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Mon amour est mort dans une station service

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Nayn

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An –2 : La rencontre.

Nous nous sommes rencontrés sur les bancs de la fac d’histoire. Elle, brune, élancée, fraîche, et moi. La première fois que je l’ai vue, elle était en train de râler, de pester parce que l’amphi était gelé, que ces radins ne poussaient pas le chauffage alors qu’il faisait moins cinq dehors. Elle m’a énervé de suite. J’aime pas les râleuses. Et encore moins les frileuses. Elle était les deux.
Malheureusement nous avions des amis communs et nous dûmes nous parler très vite. Juste des bonjours et des commentaires sur les cours au début. Puis, doucement, insidieusement, nous devîmes plus intimes. Nous discutions longtemps au café du coin. Trop longtemps pour être honnête, selon certain. J’aimais sa façon de parler de ses amis et de sa famille, sa gentillesse et son sourire. Je tombais amoureux de manière somme toute banale. Je lui dit d’une manière tout aussi banale, des roses à la main.
Mais mon amour n’était pas banal. Il était fort, grand, exceptionnel et à toutes épreuves. Il était dévorant. Il fallait que je sois toujours avec elle. J’avais besoin de sa présence. Toujours.
Elle aussi.
C’était un amour grand et beau, à l’ancienne. Des soirées entières à discuter de tout et de rien. Des fous rire comme des gamins devant des films de Louis de Funès. Des repas aux chandelles. Des nuits torrides.
Et une demande en mariage.


An –1 : La demande en mariage.


Au premier anniversaire de notre rencontre, je l’ai demandé en mariage. Je voulais qu’elle soit ma femme, mon épouse, la mère de mes enfants. Je voulais que ce soit inoubliable. J’avais loué un chalet en montagne. Nous nous y sommes rendus pour le week-end. Il neigeait, un bon feu roulait dans la cheminée. Il y avait du champagne et des roses. Nous fîmes au beau milieu de la nuit un bonhomme de neige dans la main duquel je glissai la bague. Elle la vît. Elle me dévisagea. Elle dit oui. Elle tomba dans mes bras. J’étais l’homme le plus heureux de tous les temps. La femme que j’aimais voulait m’épouser. Nous parlâmes toute la nuit de projets d’avenir, de l’organisation de notre prochain mariage. Puis, bien sûr, nous fîmes l’amour.


An+1 : Première dispute.


Sujet : tu ne m’écoutes pas.
J’ai un souci, quand je lis je n’entends plus rien. On a beau me parler, je ne réponds pas. Elle dit que je fais l’autiste quand je suis comme ça. C’est un peu vrai.
Un soir, je lui ai demandé si on avait reçu du courrier ce jour-là. Et d’un coup, elle s’enflamme. Elle me dit qu’elle me l’a déjà dit, que je ne l’écoute jamais, que ça ne peut pas durer. Je lui réponds qu’elle sait que parfois je fais l’autiste, qu’elle n’a qu’à me le répéter ou attirer mon attention. Elle me lance qu’elle n’a pas que ça à faire, qu’elle travaille et qu’en plus elle s’occupe de la maison. J’élève la voix à mon tour, je lui demande si elle croit que je m’amuse toute la journée au boulot et qu’une fois rentré je croise les pieds sous la table. La dispute s’envenime, embraye sur d’autres sujets : nos parents respectifs, ses amis, mes collègues, le bouchon du dentifrice jamais rebouché, les factures de téléphone. Même le chat en prend pour son grade.
Nous nous taisons enfin. Le calme revient dans notre foyer, seulement troublée par ses pleurs et mes grincements de dents. Tous les deux trop têtus pour faire le premier pas, la nuit se passe, dos à dos dans le lit.
Mais le lendemain tout est oublié, notre amour est encore suffisamment grand pour surmonter cette dispute. Mais les suivantes, me demandai-je ?


An +5 : La fin.


Notre couple allait mal. Disputes, liaisons ou envies de liaisons, ou pire, espoirs de liaisons, silences embarrassés, routine pourrissaient tout. Nous avions décidé de partir en voyage pour essayer de recoller les morceaux.
En pleine nuit, je m’arrêtais dans une station d’autoroute déserte pour faire le plein d’essence. Elle descendit avec moi pour boire un café. Nous faisions semblant que tout allait bien, maintenir l’apparence fragile d’un couple uni.
Elle alla aux toilettes pendant que je finissais mon café en fumant une cigarette. Trois hommes buvaient un café eux aussi. En voyant ma femme se diriger vers les toilettes des femmes, ils la suivirent accompagné du gérant de la station. Je savais ce qui allait se passer, j’avais deviné. J’eu la confirmation quand j’entendis les premiers cris.
Ils la violaient. Ils violaient ma femme.
Et je ne bougeais pas. Elle avait été l’amour de ma vie, d’autres hommes la pénétraient de force, la frappaient, lui faisaient mal, et je m’en fichais.
Je me levais et me dirigeai vers la porte des toilettes des dames. Je la poussai doucement. Je la vis étendu sur le sol, ses vêtements déchirés, le visage en sang et déjà bleu des coups qu’ils lui avaient donné. C’est alors qu’elle me vit. Ses yeux, derrière des paupières à demi-fermées me regardaient. Je crois qu’elle compris que je n’allais rien faire, que j’allais fermer la porte et partir. L’homme allongé sur elle la frappa violemment à la tête et elle sombra dans l’inconscience.

Une fois que les trois hommes eurent fini leurs besognes, ils la bourrèrent de coups jusqu’à ce qu’elle ne ressemble plus à la femme que j’avais aimé.
Je fermai alors la porte, laissant là mon amour mort.
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