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Black Jack

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Alors c’était donc vrai ! L’humanité avait changé. Après tant et tant de siècles de guerres, de massacres et de pillages, après des millénaires de meurtres, de vols, de viols, de cruauté sur les plus faibles (pour le seul plaisir d’éprouver sa puissance), les hommes étaient enfin parvenus à un état d’être apaisé. Chacun regardait son prochain comme son frère : qu’importe sa couleur de peau, son âge, son sexe, ses croyances ! Ce n’était pas le résultat d’une intervention surnaturelle mais simplement une exigence de la raison. Les hommes ne sont-ils pas les mêmes partout? N’ont-ils pas tous les mêmes besoins ? D’où qu’ils viennent et où qu’ils aillent, ils rencontraient d’autres hommes affairés à les satisfaire avec la douceur qui sied aux êtres chers.
Les serrures rouillaient sur les portes. Pourquoi des clés lorsqu’il n’y a plus de porte à fermer, de biens à protéger? Non que la propriété privée ait disparu, mais elle n’était plus menacée par l’envie, elle qui ne grandit qu’avec le manque et la misère. Car l’abondance régnait partout dans la nouvelle société. Et si quelqu’un avait besoin de quelque chose, il n’avait qu’à la demander pour l’obtenir aussitôt. Pour la première fois, dans la longue histoire de l’humanité, le mal n’avait plus droit de cité. Etait-ce donc ça, l’âge d’or ? Certains disaient pourtant que ça ne durerait pas plus de mille ans. Dix siècles de bonheur et d’amour, c’était quand même exceptionnel. La vieille malédiction de Caïn ne pèserait plus sur les hommes durant cette période. Enfin, pas tout à fait...
Car si les armes s’étaient tues, si la violence avait disparu des rapports sociaux, des pensées étranges assaillaient encore les hommes de cette époque. Des pensées qui étaient un peu les germes de tout ce qu’ils avaient vécu par le passé et désormais vaincu. Et ces pensées-là faisaient l’objet d’une attention extrême. Car le pouvoir mondialisé craignait par-dessus tout un retour aux mœurs anciennes. Aussi des armées de confesseurs avaient remplacé partout les prêtres, les psychiatres et les policiers. Chaque semaine, ils passaient dans les maisons et assaillaient leurs habitants de questions. Avaient-ils scrupuleusement observé leurs obligations envers autrui ? S’étaient-ils écartés de la tempérance en privé ou fait quoi que ce soit, dans l’espace public, qui puisse nuire à la nature, aux animaux et aux générations futures ? La tâche des confesseurs était facilitée par des artefacts technologiques capables de détecter la moindre velléité de mensonge. Selon la réponse de leurs administrés, ils établissaient une peine proportionnée qui pouvait, néanmoins, aller jusqu’à l’emprisonnement.
Car il y avait encore des prisons et elles étaient toutes pleines. On y allait simplement pour avoir jeté un papier de bonbon dans la rue, ne pas avoir tenu la porte à son voisin immédiat dans le métro ou – pire ! - avoir touché par surprise la tête d’un enfant ou l’épaule d’une femme.
Malgré tout, l‘immense majorité des hommes de ces temps nouveaux supportaient avec aménité l’obligation de transparence absolue qui leur était faite par les sages du consortium mondial. Sauf un petit groupe d’esprits rebelles qui commençaient à répandre partout l’idée que la vie était mieux avant...

Jacques LUCCHESI

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Black Jack · il y a
Merci pour ce nouveau commentaire. Vous savez, le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions. Et le mal surgit souvent du bien. C'est ce qu'illustre en abrégé ce conte.
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Elena Hristova · il y a
un joli conte d'anticipation qui fait rêver. Je suis intriguée par le statut des confesseurs que vous annoncez dans votre récit, j'imagine quelque chose entre médiateur et coach de développement personnel.
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