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Kendra Ladel

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Comme tous les soirs, Micke rentrait à pied de l'école. Seul. Son père prétendait avoir trop honte de lui pour venir le chercher et sa mère était bien trop affairée.

Le vent glacé de ce milieu d'hiver lui mordait le visage, transperçait ses vêtements et le glaçait tout entier. On disait parfois de lui qu'il était un peu givré. Là, c'était vrai, littéralement. Le petit garçon, écrasé par le poids de son sac, craignait à chaque instant de glisser sur une plaque de glace.

Il avait peur, marchant lentement dans la délicate poudreuse. La neige semblait avoir agi comme une poudre magique, s'insinuant dans les moindres interstices du paysage, illuminant les lieux de son implacable et éclatante blancheur. Micke redoutait de découvrir l'état désastreux de son affreux géniteur, la maison parsemée de bouteilles d'alcool vides jonchant le sol, et plus encore le dos labouré de coups, le corps sanglant de sa pauvre mère.

Il passait devant une boutique de bonbons et ses traits se reflétèrent dans l'appétissante vitrine. Micke était un bel enfant à la peau mate et aux cheveux frisés. Son soi-disant gros nez lui valait le surnom de « Big Nose » de la part de ses camarades. Il était bien bâti, mais on avait rarement vu un petit garçon de 8 ans ayant tant de complexes et si peu de confiance en lui.

Soudain, ses yeux marron furent attirés par un éclat légèrement doré, quelque part dans cette étendue blanche. Micke se baissa, attrapa le précieux objet et le serra contre lui. Il avait rarement la chance d'avoir la moindre petite pièce en sa possession. Il hésita un bref instant et entra dans la boutique de sucreries.
« Oh ! Big Nose a enfin de quoi s'acheter une ou deux friandises ! Étonnant ! »
C'était Hélio, un des enfants qui le charriait à l'école. Le malheureux Micke regrettait déjà d'avoir poussé la porte de ce commerce. Il souffrait de ce surnom humiliant. Cette épreuve le dissuada de savourer une confiserie : il fuit le marchand et ses produits. Il était venu chercher une douceur, il n'avait trouvé que la méchanceté et la souffrance.

Il continua son chemin sans plus s'arrêter, cette fois, tout en ruminant ses sombres pensées. Il ramènerait la pièce à son père, dans l'espoir que cela apaiserait sa mauvaise humeur. À destination, il hésita à entrer dans la maison. Il ne se sentait pas à l'aise ici, il n'avait point l'impression d'être chez lui. Il empoigna brutalement la clenche avec détermination.

Aussitôt, Palmito et Bounty, les chats de la famille, sortirent en trombe dans la rue déserte. Ces félins étaient une des seules choses rassurantes et réconfortantes dans sa vie, seulement ils commençaient à se faire vieux et fatigués. Cela inquiétait très fort Micke qui les aimait et appréciait leur écoute muette. Il leur parlait de ses peines, ses minces espérances, ses douleurs, ses peurs et les deux animaux l'écoutaient avec calme et attention, l'observant sereinement de leurs yeux doux. Bounty et Palmito ne le jugeaient jamais, et c'était ce qu'il aimait chez eux.

Il délaça ses chaussures, ôta sa veste et osa s'aventurer dans la pièce principale. Il aperçut sa mère : elle était intacte. Son père arriva peu après, les regardant d'un air hautain et méprisant qui ne manqua pas de faire tressaillir son fils. Micke lui tendit timidement la pièce.
« Qu'as-tu donc fait ? Ne t'ai-je pas déjà dit que, dans cette famille, nous ne ramassions pas l'argent tombé sur le sol ? Tu es pitoyable. Viens donc par là que je t’apprenne cette règle pourtant si simple... »
Micke n'avait pas pensé à mal lorsqu'il l'avait ramassée ! Néanmoins, le jeune garçon garda le silence, résigné, désespéré, et avança mécaniquement vers son agresseur, déjà en train de déboucler sa ceinture...

***

Les joues maculées de larmes, le corps couvert de bleus, Micke se traîna non sans peine vers son si merveilleux piano, seul cadeau paternel qu’il n’ait jamais reçu. S'asseyant lourdement et douloureusement sur le tabouret frêle, ses petits doigts commencèrent à danser sur les touches et une chanson de sa composition s'échappa de ses lèvres tremblotantes. Tandis qu'une magnifique musique couvrait le bruit insoutenable des cris de sa mère, Micke arriva un instant, juste un instant, à cesser de penser à sa vie insensée, à son corps aliéné à un père alcoolique et violent, à sa mère et son mauvais choix. La musique, la danse, l'Art en général parvenaient à lui faire oublier. Micke aimait profondément l'Art. L'Art exprime ce que les mots ne peuvent pas.

Micke ne se pardonnait plus ses erreurs, ne supportait plus de se tromper. Il voulait devenir grand. Ses parents, eux, n'étaient pas cela ; être grand, c'est savoir faire les bons choix.

Micke ne voulait plus de ce corps marqué à vie par les insultes et la violence. Il haïssait sa faiblesse, ses trop nombreux défauts. Il voulait un visage, une anatomie à son image, qu'il pourrait contrôler à sa guise. Il voulait devenir une star du rock, un musicien, un chanteur, un danseur légendaire ! Il ne voulait plus de cette pauvreté, de toutes ces privations ! Il voulait tout ce qu'il n'avait pas, tout ce qu'il n'avait jamais eu ! Tandis que Micke se penchait à sa fenêtre pour contempler le soleil couchant et l'apparition des premières constellations, on put admirer pour une des dernières fois le visage pur, innocent et naturel de cet enfant détruit par un monstrueux manque d'amour.

Bientôt, ce garçon démuni et violenté finira envers et contre tout par accomplir ses innombrables rêves jusqu'à connaître une gloire éternelle, posthume ; idole du rock pour l'éternité. Un être transformé par la chirurgie esthétique, dépassé par le succès demesuré de sa musique, de sa danse, de son art. Le jeune Michael Jackson deviendra... Méconnaissable.

PRIX

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Frédéric Bernard · il y a
Bien vu ! On se concentre sur l'enfance de Micke sans mesurer que ce récit se passe il y a quelques décennies et que son personnage a pu grandir et évoluer. On peut réaliser de belles choses en partant d'une situation difficile, comme une fleur poussant sur une flaque de boue :-)
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Chantal Cadoret · il y a
Quelle chute! Bravo! Mes voix et une invitation à venir me lire.
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Zouzou · il y a
Il a su s'affirmer , dans un milieu familiale très difficile !
En lice poésie....si vous aimez ...

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Sandrine Michel · il y a
Très intéressant de souligner certaines étapes de sa vie. J'avais effectivement déjà suivi des émissions sur son parcours de vie durant son enfance très difficile
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jc jr · il y a
La description de l'enfance de Michael a quelque chose d'insupportable et d'attendrissant. Il y a a la fois beaucoup de douceur et de violence dans ce texte. Heureusement que la musique a été le moteur de sa vie, çà aurait pu être tout autre chose. Mes voix et une invite.
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Chateaubriante · il y a
j'ignorais tout de son enfance
la musique l'a sauvé
il fait partie des grands
malgré toutes les rumeurs
mon soutien

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Michaël ARTVIC · il y a
Un texte où on se laisse emporter par cette histoire du roi de la Pop, c'est subliment écrit , mes voix , bonne chance Kendra

Je vous invite à mon tour sur : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/premiere-page

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Eliza · il y a
Chapeau Kendra, je n'ai rien vu venir. Je ne connaissais pas cette tranche de vie de Michael Jackson et vous avez su préserver le suspense jusqu'au bout.
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jusyfa *** · il y a
Excellent texte révélateur d'une tranche de vie de Bambi, une lecture très agréable.
Bravo ! +*****
Julien.

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Lélie de Lancey · il y a
Mon soutien :)
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