Meurtre sur l'Adret

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Pourquoi écrire, pourquoi partager mes écrits ? Est-ce par générosité, est-ce par vanité ? Je n'ai pas encore tranché.  [+]

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Notre hélicoptère est descendu sur la zone d’exploration et s’est posé à l’écart de la scène macabre, entre un bosquet de pins gelés et une butte rocheuse recouverte d’une neige épaisse d’où émergeaient, éparses, des pointes d’épineux. Le pilote a stoppé les rotors et nous avons chaussé nos raquettes pour nous déplacer sur la strate à demi verglacée. Au-dessus de nos têtes, dans un ciel bleu étrangement lumineux, tournoyaient deux vautours fauves. Le petit peuple des airs aux aguets. En file indienne, sur la couche neigeuse compacte qu’un pâle soleil tentait d’attendrir, qui craquait sous nos pas comme si nous marchions sur des brindilles sèches, nous avons progressé lentement tous trois vers le lieu du désastre. Un berger avait prévenu les autorités au petit matin.
Énorme tâche écarlate sur la blancheur immaculée, la victime gisait sur un lit de sang solidifié. Son crâne avait été fracassé par une décharge de chevrotine. La mort, instantanée. Privé de tête, le corps pesant, avachi, rigidifié, méconnaissable, abandonné là, sur le versant sud de la montagne, avait un air insolite. Quelques heures auparavant, un être avait existé. Plein de vie, de force et d’élan. Ce n’était plus, à présent, qu’une triste dépouille. Une masse inerte couverte d’hémoglobine coagulée. Bientôt, sous la chaleur tombant sur l’adret, le corps sans vie exsuderait un vilain suc et une odeur fétide monterait des chairs relâchées en début de putréfaction. Sa densité fondrait comme fondrait les neiges au printemps. Seuls nos souvenirs nous rappelleraient son existence.
Mon brigadier a enfilé des gants de caoutchouc et s’est courbé pour ramasser les premiers lambeaux de matières organiques et les fourrer dans un grand sac en plastique. Il a méticuleusement décollé, de la pointe de son couteau, une oreille sanguinolente prisonnière de la neige glacée puis a entrepris la collecte des dents, disséminées un peu partout comme les perles d’un collier cassé. Mis à part ces reliques, ce n’étaient qu’infimes éclaboussures de chair terne et de poils bruns. Les restes du crâne avaient déjà dû être emportés par les rapaces affriolés par la charogne.
Cette fois-ci, l’autopsie ne s’avérerait pas nécessaire. Le mois précédent, après la découverte d’un premier cadavre, l’institut médico-légal avait établi la cause précise de la mort. Il avait conclu à un empoisonnement à l’éthylène glycol. Un antigel pour refroidir les moteurs thermiques des automobiles, hautement toxique. Là, on avait affaire à une tuerie au fusil de chasse. Abandonnant mon brigadier à sa tâche ingrate, j’ai signalé au pilote qu’on avançait en direction de la trace. Les empreintes de raquettes bien nettes menaient à un sous-bois clairsemé. Peu de chances que l’individu ayant commis ce crime soit monté à pied de la vallée. Effectivement, passée la lisière, nous avons découvert les empreintes bien visibles laissées par une motoneige s’enfuyant à perte de vue en longs sillons bleutés. Plus bas, on trouverait la route, là où l’on avait chargé l’engin dans un fourgon avant de s’évanouir dans la nature. Ni vu ni connu et basta ! Direction vers l’un des nombreux villages français des Pyrénées ou de l’Espagne, à quelques kilomètres.
L’enquête allait s’avérer difficile. J’ai donné immédiatement par téléphone les premiers relevés de constatations à mon commandant resté au poste en ville. Il déclencherait l’alerte. On surveillerait les fourgons aux frontières. La liste des propriétaires de motoneige sortirait des ordinateurs et la chasse au meurtrier mettrait à contribution les différents services de police habilités à mener les investigations. Quatre meurtres l’an passé dans nos montagnes, déjà deux cette année, et l’on n’était qu’en février. C’était à croire que les hommes étaient devenus mabouls. Completament boig !
Nous avons rejoint le brigadier. Sa barbe noire luisait de gouttes glacées, ses lunettes, embuées, devaient cacher bien des détails à sa vue. Mais il conservait le sourire. Un sourire grave, professionnel. C’est Lucette, nous lâcha-t-il, j’en suis à peu près convaincu. Il avait appelé le Central pour faire hélitreuiller le corps. Les collègues n’allaient pas s’amuser.
Lucette habitait le coin depuis quatre ans. Venue de Slovénie, elle avait retrouvé, en quelque sorte, le territoire de ses ancêtres. Mais par ici, certains ne voulaient pas de ces migrants. Ils les accusaient de tous les fléaux et n’hésitaient pas à les supprimer pour assouvir leur haine. Le bilan des dégâts n’était pas aussi élevé qu’on le prétendait par voie de presse, et l’État indemnisait plus que de raison. Alors, est-ce qu’on ne pouvait pas laisser vivre en paix cette petite communauté.
Le cœur sec et les mains rouges de sang, ces partisans de la peine de mort pensaient être dans leur bon droit. Il aurait fallu être intraitable. Condamner les tueurs à de fortes peines. La justice était trop coulante avec ces gens-là.
La cohabitation avec l’ours avait toujours été difficile dans nos contrées. Au 19ème siècle, on élevait le chasseur d’ours au rang de héros. Cet animal mythique, aussi convoité que redouté, causait des dégâts importants alors dans les cultures et les ruchers et d’autant plus que leur habitat naturel reculait d’année en année. Mais on ne se posait pas la question de lui laisser un espace vital. On le pourchassait pour ses prédations, on le chassait pour sa fourrure et sa graisse jusqu’à ce qu’il fût quasiment exterminé au milieu du 20ème siècle. Si l’on en réintroduisait venus des pays de l’Est, ne pouvait-on pas se réhabiliter de notre conduite insensée d’autrefois ? Après l’avoir massacré durant des siècles, les hommes n’étaient-ils pas capables aujourd’hui de lui faire une petite place auprès d’eux ?
J’ai contemplé une dernière fois la scène de l’horreur. Un crime était un crime. Qu’il s’agisse d’un humain ou d’un ursidé, les auteurs devraient payer. Je m’en fis intérieurement la promesse, dussé-je consacrer la plus grande partie de mon temps à l’enquête. Le pilote a remis les palles de l’appareil en action et nous nous sommes envolés. Aux cimes des sapins, les vautours nous ont regardés partir l’œil souriant. Ces gaillards ne profiteraient pas longtemps du festin, le lourd hélicoptère de la police du patrimoine naturel venu pour la levée du cadavre de l’ourse Lucette lâchée quatre ans plus tôt dans les montagnes pyrénéennes vrombissait dans le ciel.
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