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Mettre les voiles

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Marthe

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Placardée sur l'âme de la porte une affiche défraîchie invitait à la randonnée. Lac Vénétier, Cime de La Jasse, Dent du Pra, jetés dans le désordre sur le papier glacé, avec des craquelures qui faisaient kaléidoscope sous les rayons du soleil d'un début d'après-midi, si vifs à cette heure qu'ils empêchaient d'apercevoir le Grand Pic par la fenêtre. Dans le bureau, concentration, ambiance studieuse à l’abri de murs nus décorés d’un unique béret de chasseur alpin, pendu à un clou... personne ne se souvient depuis quand.
Dans un grincement, la porte s'entrebâilla. Main sur la poignée, esquissant un pas vers l’avant, elle attendait la permission que me demandait son regard. Grand sourire immaculé, visage à la peau hâlée encadré par un hidjab turban couleur crème. Et puis ses yeux... qui me montraient que oui, j'avais été reconnu, quand moi je pensais voir cette étudiante pour la première fois de ma vie.
J'étais au téléphone, assis à mon grand bureau, avec face à moi Antoine, assis de l’autre côté du plan de travail, concentré sur son écran, qui modifiait des saisies au fur et à mesure que je répétais ce que me dictait mon interlocutrice du service financier.
Bras tendu, geste de la main droite, je fis signe à l'étudiante de rentrer et de s'approcher ; elle poussa la porte, rentra, referma la porte et s'approcha d'un pas décidé, chemise et jean près du corps, sac pochette fashion en bandoulière, tenu fermement contre la hanche par une main aux doigts longs, ongles nacrés. Le bras gauche balançait au rythme de ses pas, main gauche refermée sur une chemise cartonnée noire. Les talons hauts claquaient sur le sol lino. J’avais l’impression d’assister au défilé d'un grand couturier, dans un roman de Jean-Philippe Toussaint. Il ne manquait que les abeilles.
Antoine leva la tête et se retourna. Il sourit.... Moi, je comptais les pas, comme on bat la mesure au rythme du balancier d'un métronome, ou comme dans un compte à rebours : quatre, trois... Plus que deux pas pour me souvenir d’un nom, d’une image.
Je n'avais pas lâché le combiné. Lorsqu'elle fut près de nous, elle nous dit bonjour. Des yeux grands, en amande, iris noir, mascara, des yeux rieurs, charmeurs, charmants, confiants.
Elle ouvrit la pochette cartonnée, qui portait collée sur sa couverture une carte postale illustrée de l'école soucoupe volante de Villeneuve. Elle posa une feuille de papier blanc sur le bois brun du plan de travail, d'un geste décidé, en même temps respectueux. C'était un formulaire de départ : "Yousra Dhimi", à l'encre bleue, écriture ronde, nous quittait pour poursuivre dans une autre Université, à Saint Denis, Ile de France, ses études en master. "Un master de droit privé" répondit-elle comme je l'interrogeai. Un ton plein d'assurance et de fierté mais sans arrogance, avec au contraire la simplicité qui convenait à cette évidence : elle réussissait, sa vie s'annonçait heureuse.
Pour prouver son identité elle me tendit son passeport sans que j'aie rien demandé. Née le 14 Juillet 1996, de parents résidant allée du 8 Mai 1945, y résidant toujours... Je la voyais petite, traversant la place des géants, prenant le chemin du collège, pistant les mésanges l’été dans les tilleuls, retenant son souffle l’hiver pour ne pas effrayer l’écureuil palpitant, seul au milieu du blanc froid et immobile.
Le bonheur était là, nous le partagions avec elle. Antoine ne l'avait pas quittée des yeux. Moi, je pensais à Saint-Denis. Au RER, à la tête d'Henri IV, à l'incroyable bibliothèque universitaire trônant par-dessus les voies urbaines et les hlm... Loin du parc de Villeneuve et de ses cris d'enfants, loin du marché et de son kiosque à chapeau pointu.... Université de Vincennes Saint-Denis ou cité de l’Arlequin, une même utopie, un même oubli.
Je lui souhaitais secrètement l'affirmation, l'émancipation que ce dernier moment ici lui promettait. J'avais peur que la déception ne vienne la frapper, elle aussi.
Je signais dans le cadre prévu à cet effet, apposais dans un deuxième le tampon requis, relevais la tête et lui tendais le précieux sésame. Pourquoi était-elle venue ici, passer trois années ? Qu'en avait-elle retenu ? Pourquoi repartait-elle, pourquoi saint Denis ? Comment envisageait-elle sa vie dans dix ans... Ici, entre Uriage et Vercors  ? A l'étranger ? Avec des enfants ? Sans ? Croyait-elle en Dieu ? Allait-elle regretter la glace vierge des Écrins, les orchidées violettes des Ecouges  ?
"Et voilà". Oui, c'est ce que j'ai entendu, consterné, sortir de ma bouche. Son visage s'est éclairé, en signe de remerciement elle a souri, m'a salué, salué Antoine, s'est retournée et est repartie comme elle était venue, traversant la scène dans l'autre sens, au même rythme rapide, le buste toujours aussi droit, la tête portée haut, les hanches déliées. La porte s'est ouverte... s'est refermée.... « Bienvenue à Grenoble », c’était le titre de l’affiche, je le remarquais pour la première fois... Nous étions à nouveau seuls.
L'université, la montagne... On y vient un temps... passer du temps... Et puis on en repart... On laisse des souvenirs... On glisse sur la pente, de plus en plus vite, un grand schuss et au bout, le grand saut !

PRIX

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Almuneda · il y a
Bel instant parfaitement saisi.
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Fred Panassac · il y a
Un excellent texte en plein dans le thème en mouvement tout en prolongeant son interprétation, je suis sensible au sujet proche des jeunes et sans amertume ; j'aime beaucoup et vous offre mes 5 voix.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo, Marthe, pour la peinture de ce sentiment éphémère de l'existence humaine ! Mes votes !
Une invitation à découvrir mon “Isère en Mouvement” qui est aussi en compétition ! Merci d’avance !

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Jean Calbrix · il y a
Un beau TTC qui se termine tout Schuss ! Bravo, Marthe. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet tragique Mumba : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous.

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Chantal Sourire · il y a
La vie n'est que passage(s), mon vote !
Je suis en lice avec Transhumance, si tu as qq minutes...

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