Mes oncles d’âme

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Je me souviens de l'instant où les mots se sont animés devant mes yeux, j'ai depuis lu de tout, des livres dont je ne saisissais pas tout mais dont l'écriture m'emportait au-delà de mes limites  [+]

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J’ai grandi avec l’idée qu'en Amérique, tout était mieux. Et le rêve était alors d'y avoir un oncle. Ma mère nous avait promis d'aller un jour voir le nôtre. Existait-il ou pas ? Je n'ai pas eu le temps de le lui demander. Car voilà que ma mère est « dcd de ça », la chose qu'enserre. A une époque où ça se soignait mal, où les mammos n’existaient pas encore. Ma mère était pourtant pharmacienne et lucide, mais, en fin de course, l'espoir faisant vivre, elle consulta une voyante dont la boule de cristal resta pourtant aveuglément transparente.
A son départ en terre, ma mère était encore jeune. Moi je l'étais encore plus, et j’ai grandi avec sa peur, LA peur de ça. Mais contrairement à elle, conditionnée par son époque hyper hygiéniste, j’ai allaité mes enfants quand mon tour est venu, car les seins ne sont pas qu’un décolleté. Ils sont non seulement nourriciers mais aussi vaccinateurs, et ce qu’on ne dit pas assez, ils donnent autant de plaisir aux enfants qu’à leur mère, sans perdre pour autant leurs jolies rondeurs. Puis l’âge venant et la médecine progressant, j'ai fait une première mammo dans un centre de santé municipal, à deux pas de mon travail ; j’y suis allée à reculons, terrorisée, la sueur coulant sous mes bras dans l'attente du verdict... Une phrase un peu alambiquée m’informa qu’il n’y avait rien d’inquiétant ou dans le genre, ce qui ne me tranquillisa pas vraiment à sa lecture bien que le médecin me l’ait traduite en langage courant pour me réconforter par « rien en vue ».
Ont suivi à intervalle régulier, une deuxième et ainsi de suite, dans une sorte de routine. Or voilà qu’un vendredi, au vu de la ixième, le médecin présent ce jour-là me dit : «  Si vous étiez ma femme, je vous opérerais sur le champ ».
Que faire, qu’y faire ? Que dire à ma famille ? Les affoler de suite ? Garder l’annonce pour moi ? Je suis bizarrement restée impassible et me suis dit  froidement : « J’ai dans les deux ans devant moi, qu’en faire avant de vivre l’enfer ? ». Je suis rentrée chez nous, comme si de rien n’était, et au cours du dîner, j’ai guetté le moment propice pour parler des prochaines vacances, quoiqu'encore lointaines, en lançant comme une bonne blague : « Et si nous allions voir notre oncle d’Amérique ? ».
Je revois encore l’air stupéfait de mon mari et surtout de notre progéniture face à une mère soudain prodigue alors que radine au quotidien, chipotant sur tout par principe. « Chiche ! », ai-je enchaîné, en ajoutant : « Aux vacances de la Toussaint, c’est moins cher...» pour les rassurer sur la constance de ma pingrerie.
Sans tarder cependant, dès le lundi suivant, je suis allée consulter un voyant expérimenté qui savait scruter la moindre trace par écran interposé (le 21ème s. avait perfectionné la vision humaine), le merveilleux docteur Juras qui m’a juré que je n’avais jamais eu la tache noire imprimée sur la radio que j’avais apportée : « Leur appareil est non seulement vétuste mais bêtement sale ! » fut sa conclusion. Je lui ai sauté au cou..., ce qui m’est rarement arrivée dans la vie, et me suis achetée une rose, ce qui ne m’était jamais arrivé, une qui sent si fort que la tête en tourne de bonheur.
Je n’ai rien dit à ma petite famille, à quoi bon ? J’avais maintenant le temps, oui, j’avais du temps devant moi, après cette brève leçon de vie sur le fil du rasoir. J’en étais renée, c'était l’essentiel. Et c'est ainsi que j’ai enfin vu, de mes yeux vu, bien entourée de ma petite famille, mon véritable oncle d’Amérique, dont j’ignorais le nom avant de découvrir le nom de jeune fille de ma mère sur sa tombe, car je suis aussi allée la prévenir que j’allais survoler les océans. Lui, en était à l’âge où la mort se profile naturellement ; lui, avait connu la peur de se faire tuer, enfant, dans son pays en guerre, et avait fui en bateau avec tant d’autres futurs oncles d’Amérique. L’aurais-je rencontré à temps autrement ? Et ma mère l'aura finalement vu aussi, par fille interposée. Le fil de ma vie à moi s'est reconstitué. Et je suis devenue beaucoup plus vieille que ma mère. Je suis, dorénavant comme tout le monde, ici-bas en sursis, mais déjà au paradis, car, à intervalles réguliers, je revis encore le jour d'après. Ma reconnaissance aux saints médecins du sein est éternelle. Ils me sont sur la terre mes oncles d’âme à vie.
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