Mère de glace

il y a
4 min
209
lectures
144
Qualifié

Si vous appréciez mes textes courts sur Short Edition, je vous invite à découvrir "Tambour battant" : un recueil de cinq nouvelles publié aux Editions Publibook (disponible en librairie et su  [+]

Image de 2021
Image de Très très courts
Sur le bout de ma langue glacée, je sens comme des picotements. Au début, cela ne m’inquiétait pas outre mesure, mais maintenant, cela provoque en moi une vraie inquiétude. Il faut dire que mon état de santé s’est rapidement dégradé ces derniers temps. Je continue d’aller et venir au gré des saisons, mais plus avec le même entrain qu’avant. Quelques décennies en arrière, j’étais capable de déplacer des montagnes. Ma peau blanche captait avec malice les rayons dorés du soleil. Aujourd’hui, mes crevasses sont autant de rides qui ont la couleur de la pierre. Je rapetisse, je me recroqueville. Chaque année qui passe, je me replie un peu plus sur moi-même.

On m’a auscultée, examinée et mesurée. Le diagnostic est sans appel. Il ne me reste plus que quelques années à vivre. Je suis condamnée à disparaitre. Pourtant, j’ai bien cru que j’étais éternelle, capable de traverser les siècles et toutes les variations du climat qui vont avec.

Toute l’année, ils viennent planter leurs crampons d’acier sur le bout de ma langue glacée, et les démangeaisons sont de plus en plus fréquentes, de moins en moins supportables. Alpinistes chevronnés ou sportifs du dimanche, ils prétendent vouloir communier avec ma nature vierge et sauvage. Pourtant, j’ai bien compris que je n’étais pour eux qu’un vaste terrain de jeu, pire, un simple lieu de passage vers les sommets mythiques et leurs faces nord qui feront d’eux des héros dans les revues spécialisées.

Il faut les voir avec leurs cordages, leurs combinaisons en Gore-Tex et leurs sacs-à-dos que même une mule n’accepterait de porter. Depuis que j’ai compris que leurs gaz à effet de serre étaient à l’origine de mes ennuis de santé, je ne les supporte plus. Ils peuvent bien me demander des excuses, faire leur mea-culpa dans les conversations ou les débats télévisés, c’est trop tard. Avec l’âge, je suis devenue aigrie, voire rancunière. Je n’ai qu’une envie : ne faire qu’une bouchée du premier au dernier de cordée, les broyer contre les moraines de mon glacier et recracher leurs corps gelés le printemps venu, lorsque je me retire, par pudeur, au creux des montagnes. Ces derniers mois, les accidents mortels se sont multipliés. Je me suis transformée en une sorte de tueuse en série qui avale puis rejette les alpinistes sans laisser le moindre indice. En bas dans la vallée, ils ont interdit mon accès, y compris aux guides les plus expérimentés. Ils ont même ouvert une enquête, et une équipe de gendarmes est chargée de découvrir l’origine de ces disparitions inquiétantes.

Quelle ingratitude ! J’ai charrié des tonnes de pierres à travers les saisons. J’ai façonné leur vallée et leur habitat. J’ai amené les sédiments dans les plaines et l’eau dans leurs champs. Malgré cela, les hommes ont oublié que sans moi la vie est impossible, ici comme ailleurs. Je suis une mère pour eux. Une mère de glace.

En ce début janvier, déjouant toutes les tendances des météorologues, les températures ont chuté bien en-dessous de zéro. Après avoir soufflé le chaud, le vent répand son froid hivernal à travers tout le massif. Les aiguilles de granite semblent figées dans un décor en noir et blanc, mais moi, sous mon épais manteau neigeux, je m’étire, je glisse et je craque. Je suis encore vivante, capable de transformer la moindre crevasse en gouffre abyssal. Je n’ai pas dit mon dernier mot.

Alors que le soleil ne s’est pas encore levé, je devine les pas timides d’un randonneur imprudent qui ose braver l’interdiction. Un solitaire, à la démarche moins assurée que celle des champions, qui pose doucement ses crampons dans la poudreuse glacée du petit matin. Visiblement, il n’est pas là pour battre des records. Je n’arrive pas vraiment à déceler ses intentions. Je décide de le laisser s’approcher encore un peu, avant de lui tendre un piège mortel. Quand, enfin, les premiers rayons solaires percent au-dessus des cimes enneigées, le vaillant marcheur a parcouru un sacré dénivelé. Il n’y a pas que moi qui tire la langue.

Pour attirer sa curiosité, rien de tel que de jolis reflets bleutés dans les fissures de la couche neigeuse. Il se penche, hésite puis se lance. Au sommet de la crevasse, il fixe plusieurs pitons dans ma paroi glacée. A-t-il la moindre idée de la profondeur du trou gelé qui l’attend sous ses pieds hésitants ? Pour assurer sa descente en rappel, il plante maintenant sans ménagement son piolet. A chaque nouveau coup de lame, j’ai l’impression d’être crucifiée. De la vallée jusqu’au sommet, je porte les stigmates de ces blessures infligées par les visiteurs insensibles à ma douleur, persuadés que je ne ressens aucune émotion.

Arrivé à mi-hauteur de la paroi, il s’immobilise. Un peu maladroit, il essaie de sortir un objet un peu encombrant de son sac-à-dos. On dirait une sorte d’instrument de mesure. C’est à ce moment-là que je décide de faire jouer les forces tectoniques qui m’animent été comme hiver. Les trois pitons fixés près de la surface lâchent en même temps. Le pauvre fait une chute de plus de quinze mètres. Après avoir rebondi plusieurs fois contre la paroi, il se retrouve la tête en bas, retenu par une simple corde qui s’est enroulée autour de son pied. J’ai entendu ses os craquer et sa tête taper contre la glace. Il est pris au piège, comme un insecte au milieu d’une toile d’araignée, sauf que je ne vais pas l’entourer de soie, mais de froid. Dans quelques heures, la nuit va tomber et l’obscurité s’ajoutera à ses souffrances pour le faire trembler jusqu’à la fin, inévitable. Le sang qui coule de son crâne blessé se fige aussitôt dans les cristaux de neige pour former d’étranges motifs géométriques aux allures de fractales.

Ça y est, je l’entends enfin gémir. Il n’est pas encore mort. Péniblement, il enlève le gant de sa main droite pour récupérer son téléphone dans la poche de sa veste. Ses doigts, saisis par le froid, lâchent aussitôt l’appareil qui s’écrase sur la roche dix mètres plus bas. Impossible pour lui, désormais, d’appeler les secours, ou ses proches pour leur témoigner une dernière fois l’amour qu’il leur porte.

Maintenant, il se met à parler tout seul. Au début, je crois qu’il veut seulement prononcer quelques mots à l’intention de sa femme, mais, en réalité, c’est à moi qu’il s’adresse. Il me dit qu’il me connait bien, qu’il a consacré toute sa vie de chercheur à m’étudier, à essayer de me comprendre. Il sait que je suis innocente, que je n’y suis pour rien si tous ces dérèglements provoquent autant de morts sur le glacier. Parfois, il s’interrompt, incapable de continuer à parler, et je sens toutes les douleurs qui transpercent son corps blessé. Il finit par rajouter que tout n’est pas joué d’avance, que l’on peut encore inverser le cours des choses. Il a l’air sincère. Il me demande de ne pas en vouloir aux êtres humains. Eux aussi, ils ont peur de l’avenir, peur de disparaître. C’est pour cela que parfois, ils repoussent leurs limites sans se rendre compte des conséquences de leurs actes. Je finis par verser quelques larmes qui se transforment immédiatement en stalactites.

Me voilà prise de remords. C’est vrai, après tout, je ne suis pas un monstre. Juste une force de la nature malmenée par les évènements. Désemparée, je ne sais pas comment aider ce malheureux à s’en sortir. Alors que je m’apprête à baisser les bras, je sens l’eau qui coule dans mes entrailles se mettre à tourbillonner, comme dans ces moulins qui se forment au moment de la fonte des glaces. C’est un véritable torrent qui emporte le glaciologue jusqu’à la surface. Je l’ai un peu brutalisé, mais j’ai l’impression qu’il va s’en remettre. Déjà, au loin, j’entends s’approcher l’hélicoptère des secours en montagne.

Je ne demande pas grand-chose, juste quelques hivers à moins quinze degrés. Un peu de répit dans ce monde qui s’accélère, et j’arrêterai de me plaindre pour quelques picotements sur le bout de ma langue glacée.
144

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,