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Vol-au-vent

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Quand j’avais les pieds sur terre, moi aussi, comme toi, je pratiquais la paréidolie. Je contemplais dans le ciel des nuages en forme d’animaux, de monstres ou d’objets modelables à l’infini. Pour beaucoup de gens, tout ceci leur passe sur la tête. Pour de rares initiés, le discernement est fabuleux... A condition de ne pas franchir certaines limites.

La pointe de Bretagne fut mon ultime voyage. Je m’étais levé au petit jour, au moment où se révèle la palette nuageuse. Sur un cap exposé aux tumultes de la mer d’Iroise, je voyais les nuées chevaucher les vagues et s’élever en un statuaire majestueux. Au ciel, ce n’était que défilés de pantins grimaçants dont un vent facétieux tirait les ficelles. Mais emporté par l’euphorie de ce spectacle, je ne m’inquiétai pas d’un silence soudain. Le vent cessa de chahuter la mer et le désordre céleste se figea en une muraille noire. Je n’entendais plus la sourdine des bateaux au large, les cris des chiens et des mouettes rieuses. J’ignorais que la paréidolie ne se pratiquait pas au crépuscule, au risque de subir l’intempérance du ciel. Il y a un temps pour bayer aux nues, un autre pour regarder où l’on met les pieds.

Mon insistance m’amena à chercher une dernière figure entre chien et loup. Devant tant d’indécence, le ciel se déchaîna. Un éclair tout d’abord, violent, aveuglant, suivi d’un fracas qui déchira les nues. Puis, tout se combina contre moi, pluie glaciale, vent de travers, grêle. Je réussis à rejoindre une vieille chapelle tapie dans un creux de la lande. Le roulement incessant me poursuivit et, malgré les murs épais, ce tintamarre continuait à me terroriser. Un ébranlement plus violent fit basculer une statue d’albâtre qui tomba sur la dalle de pierre. Sainte Barbe, protectrice de la foudre, gisait en plusieurs morceaux. Je ne savais plus à quel saint me vouer.

J’étais dans ce pays côtier que les anciens appellent la Côte des Légendes. Des histoires de korrigans, de faucheurs de vies et de naufrageurs s’entremêlaient dans l’imaginaire collectif. Toutes ces aventures racontées depuis la nuit des temps n’avaient jamais eu de prise sur ma crédulité. Mais voilà qu’en ce lieu sacré, entre ciel, terre et mer, l’apocalypse s’entrouvrait. J’avais semble-t-il offensé cette trinité fondatrice d’antiques croyances. On ne brave pas impunément les mystères de la création.

Une accalmie m’encouragea à sortir et me voilà errant dans des chemins que je ne reconnaissais plus. Je vis courir des gens près d’une maison basse. Un homme hissé sur l’échelle d’une meule de paille scrutait le ciel. Il me toisa avec étonnement : « Américain ? Non ? Faut pas traîner ici alors. » Il me montra une grande casemate à l’horizon : « Ils tirent un obus toutes les 3 minutes. Ils cherchent à atteindre un croiseur anglais à près de 30 km ! Vous vous rendez compte, 30 km ! Ça nous passe par-dessus, heureusement ! » Un éclair jaillit de la butte fortifiée, suivi d’un grondement terrifiant. L’homme me désigna un abri creusé sous le tas de paille : « Allez avec les autres, parce que parfois ça tombe court ! » Je m’approchai, j’entendais des voix de femmes et d’enfants. Je ne comprenais rien, ni de leur patois, ni de ce scénario qui me fit douter de la bonne disposition de tous mes esprits. Il me fallait quitter cette incroyable mise en scène.

Je me dirigeai vers une trouée plus claire à l’horizon. Là, tout redevint paisible, les landes écloses et les genets fleuris recouvraient des dunes vallonnées. Un chien aboya ; un coup de feu, un chasseur sans doute. Un buisson s’agita près de moi, un souffle fort trahissait le rapprochement d’une bête traquée. Un homme se releva de cette végétation drue et épineuse. Il portait un curieux chapeau à ruban, un gilet festonné et des culottes bouffantes. Il était sale, ses cheveux longs se boulochaient en nœuds crasseux. Il me regarda de ses yeux fiévreux et disparut dans ce lacis de garenne. Des coups de sifflets me mirent en garde. Deux cavaliers surgirent, de farouches soldats en vieil habit bleu à revers rouges et coiffés d’un bicorne à cocarde. L’épée au poing, l’un d’eux me dévisagea avec suspicion. Je demeurais immobile, incrédule à ce pantomime. Il m’ordonna : « Bourreau, tes aides t’attendent dans la sapinière ! Il y a une douzaine de chats-huants à pendre sous les branches. »

J’ai pris mes jambes à mon cou et me voici de nouveau fuyant vers un ailleurs apaisé. J’aperçus un toit rouge qui dépassait d’un enclos palissé de branchage. On devinait une riche demeure de campagne. Tout était rassurant, les abords bien ordonnés, propres. Une jeune femme se leva, mit les mains en visière pour m’observer. Elle avait cette sobre beauté qui marque les âmes nobles. Sa chevelure claire revenait sur son épaule en une gracieuse torsade. Elle rappela deux grands chiens qui venaient à ma rencontre. Elle me questionna dans un idiome inconnu. Je levai les bras d’incompréhension. Un homme sorti d’une cabane de paille et posa une jarre au sol. Il était vêtu d’une sorte de toge grossière sanglée à la taille. Il m’invectiva de cette même langue au ton rude. Je voulus m’approcher. Il donna l’alerte en soufflant dans une corne. J’avais soif et j’étais fatigué, mais cet accueil hostile me fit déguerpir. Je suis reparti sur une route empierrée, idéalement droite. Il y eut un roulement lointain. Je vis se lever un nuage de poussière et peu à peu luire des casques guerriers. Je me cachai bien vite derrière un massif de buis. Une troupe d’hommes bardés de cuir passa au grand galop. Ils chevauchaient jambes nues, le crâne rasé, l’œil vif et cruel. Le dernier cavalier traînait derrière lui le cadavre dénudé d’un homme aux cheveux longs.


Peut-être ai-je dû sommeiller à cet endroit. Au réveil, j’avais retrouvé une lucidité qui me permit de faire la part des choses. De tout ce que j’avais cru vivre, je ne devais retenir que cet épouvantable orage qui avait exacerbé mon sens de la paréidolie. Je découvris un paysage vert et luxuriant. Le ciel était incroyablement bleu, sans un nuage. Je ne rêvais plus. Un doute me titillait toutefois. Cette haute végétation m’était inconnue, des plants aussi hauts que les arbres, des fougères géantes, des feuillus portant des fruits énormes. Soudain, cette jungle étrange vibra bruyamment. Je vis apparaître la tête d’un animal monstrueux, perchée aussi haut que les plus grands pins. Je reculais devant cette bête qui m’apparut entièrement. Imagine une tête ovoïde sur un cou de girafe et un corps d’éléphant ! Je tentais de sortir de cette forêt en suivant un sentier marqué par des empreintes de mastodontes. Le ciel s’assombrit brusquement. Un tremblement de terre fut suivi d’un grondement lointain, puis tout disparut dans une nuée ardente.

De mon périple, je n’ose à peine te raconter ma dernière vision. Quand le voile de sable et de cendre se dissipa, ce fut un émerveillement. Je retrouvai un paysage de chez nous, des forêts de chênes, des prairies verdoyantes, des vergers fleuris. Un couple s’y promenait en toute quiétude. Ils étaient beaux. Et nus comme la création. Une implosion sidérale fit disparaître ce parc enchanteur et ses êtres. Ce fut à cet instant que commença mon nouveau destin.

Désormais, mon esprit compose, avec d’autres, une entité immatérielle douée de raison. Notre myriade de petits voyeurs descend parfois parmi les nuages terrestres et prend forme animale ou humaine. Amélie, ton ciel de paréidolie n’est pas qu’illusion, l’inconnu t’observe. Je t’en supplie, garde la tête en l’air, c’est ainsi que je t’aime, libérée du réel ! Les jours de brume, je suis inconsolable.

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Ginette Vijaya · il y a
Une fascinante entrée dans une brume sauvage !
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Vol-au-vent · il y a
merci Ginette, votre commentaire m'a fait redécouvrir mon propre texte !
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Jean-François Joubert · il y a
né à Brest tu vantes mon talent que mon "Attila" est clairement moins beau que ton courriel, j'adore cette phrase que je paraphrase, nous somme les "la tête à l'Ouest" un un flou certainement pas flou quand un vol au vent, vole a mon secours moi qui ne suis pas populaire, tout la descente du texte est plaisir, tout âge comme Saint-exupéry, et d'autre auteur moins terrestre, je veux dire le mot célèbre, " La pointe de Bretagne fut mon ultime voyage. Je m’étais levé au petit jour, au moment où se révèle la palette nuageuse. Sur un cap exposé aux tumultes de la mer d’Iroise, je voyais les nuées chevaucher les vagues et s’élever en un statuaire majestueux." texte d'un auteur de talent assurément ne saurait mentir !
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Joëlle Brethes · il y a
Quelle aventure : c'est fascinant !
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Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Un super TTC bien réalisé, très travaillé, une écriture d'une grande qualité, j'ai beaucoup aimé ! Bravo, Vol-au-Vent ! Je vous invite à découvrir et à soutenir mon texte «  You Hanoï Me Part 2 » en lice pour la finale poésie !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Vol-au-vent · il y a
Merci beaucoup. Je vais passer votre " frontière" pour vous lire.
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Stéphane Sogsine · il y a
Imaginons un instant ce que donnerait la pareidolie associée aux brumes d'un dodow ;-)
Je ne regrette vraiment pas ce voyage dans le temps avec vous... Même si je ne suis pas totalement sûr qu'Adam et Ève soient nés en Bretagne. Je croyais que c'était plutôt près de chez moi. :-))

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Vol-au-vent · il y a
Merci Sogsine pour ce commentaire bien sympa. Ce fameux Eden est là où on se trouve bien, n'est-ce pas ? Et ce "près de chez moi " c'est où ?
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Stéphane Sogsine · il y a
la Normandie... Mais je suis né et j'ai passé mon enfance et ma jeunesse en Lorraine.
Amicalement

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Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Jean Calbrix · il y a
Un bien agréable moment de lecture et un mot de plus dans mon répertoire Paréidolie. Bravo et merci, Vol-au-vent ! +5
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Vol-au-vent · il y a
Merci Jean pour votre bel encouragement !
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Vol-au-vent ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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