Maxence ou l'homme qui aimait les femmes

il y a
3 min
2 238
lectures
490
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Du Dom Juan au prédateur, il n’y a qu’un pas ! Méfiez-vous si vous tombez sous le charme de Maxence, vous n’en ressortirez peut-être pas

Lire la suite

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Antoine de Saint-Exupéry  [+]

Image de Hiver 2021
Il est un gentleman. Il aime rendre aux femmes le bonheur qu’on leur a dérobé. Voir briller leurs yeux bleus, verts, noirs ou gris. Redonner l’espoir que tout va changer. En beaucoup mieux.

Il en a repéré une au comptoir d’un bar. L’air triste et las, prête à s’effondrer. Elle boit pour oublier. Pauvre enfant abandonnée, déjà femme tourmentée. Vingt-deux ou vingt-trois ans ? Pas plus de vingt-cinq, c’est sûr. Il doit voler doucement à son secours avant que l’élixir ambré ne la prive de toute émotion. Il faut aussi qu’elle ne soit pas trop sobre.

C’est un artiste, il sait toujours quand entrer en scène. Il a acquis la connaissance de l’instant, celui où la joie redevient possible. Sans effrayer, il est si laid, il doit apprivoiser. De loin pour commencer. Encore un petit verre et ce sera parfait. Il pourra alors approcher doucement, comme un chat. Elle aime les chats. Elles les aiment toutes. Il est expert en la matière. Il sait.

Trouver des petites choses abimées, au bord de rien et leur donner tout, c’est son affaire. Il est un gentleman.

Elle est à peine jolie. Trop de rouge. Et trop de rouge encore quand l’alcool lui monte aux joues. Sa robe est ordinaire, de mauvais goût. Nue, elle serait presque belle. Pourquoi les femmes qui n’en ont pas les moyens s’habillent-elles ? Ses escarpins, ridiculement hauts, semblent vouloir la fuir et partir sans elle. Comme son amant l’a fait, un petit gars sans bonnes intentions.
Il connaît déjà l’histoire qu’elle va lui confier bientôt.

Même à distance, il perçoit les battements de son cœur. C’est celui d’un oiseau blessé. Elle est prise au piège de sa médiocre condition. Elle se débat sans bruit. Lui seul entend la douleur nichée au creux de la cage. Une cage tout ordinaire et banale.

Créer le sublime dans la banalité, c’est un art. Il faut savoir. Il sait. Un don. Elle a de la chance, elle l’ignore encore. L’heure est enfin venue de l’écouter. Il avance à pas de velours.

La petite chose a le visage tout fripé à force d’avoir pleuré. La vieillesse pourrait vite lui venir. Il faut agir. Dérider son cœur pour regonfler ses joues. Les premiers mots qu’il va prononcer n’ont pas vraiment d’importance. C’est le ton qui va compter, paternel et doux. Presque angélique : « Ça ne va pas mon petit ? » C’est toujours ce qu’il faut dire pour qu’une voix brisée réponde « Oh non ». Et pour voir couler des larmes afin de mieux les sécher.

Elle s’appelle Clémence. Il aurait ri si elle n’avait pas été aussi triste. Comment peut-on s’appeler Clémence et tomber aussi bas ? La vie est terriblement comique. Parfois.

Elle lui raconte sa misère et son visage se recompose enfin. Ça lui fait du bien d’être entendue dans sa souffrance : pas de boulot, peu d’amis, plus de parents et surtout plus d’amoureux. Le désespoir. Il lui promet le bonheur, le sourire revient. C’est qu’elle pourrait être belle tout compte fait.

Pas autant que Liv bien sûr. Oui, sa femme est exquise. Tout simplement divine. Elle se tient droite, fière et cabotine. Se parfume délicatement et embaume son sillage. Une reine. Elle n’a besoin de personne pour être heureuse.
Ils ont convenu que le vendredi soir chacun prendrait ses quartiers. Elle, le métro, et lui, la voiture. Elle sort avec des amis, va danser. Toujours quelqu’un pour la raccompagner. Au petit jour.

***

Maintenant, il se promène avec Clémence au bord de la Marne. Il y a eu un feu de bois pour la réchauffer dans un restaurant très coquet. Elle n’avait jamais rien mangé d’aussi délicieux dans un cadre aussi romantique. Les femmes sont si faciles à contenter.
Il l’avait aidée à remettre son manteau trop léger et tout râpé. Un gentleman. Il avait revêtu son pardessus en cachemire, enfilé ses gants, et l’avait emmenée ici.

Elle parle toujours, avec entrain, il ne dit plus rien. L’instant va bientôt devoir s’arrêter. L’heure est venue pour elle de s’envoler, et pour lui de se reposer. Il a encore tant à faire avant d’aller dormir. D’abord lui serrer le cou pour que ses malheurs prennent fin à jamais. Très fort, puis avec tendresse. Elle le mérite tant.

Il va ensuite l’emballer dans une couette toute blanche achetée au Bon Marché. Un doux linceul. Enfin un peu de luxe pour cette chère enfant. Il prendra grand soin d’elle en la posant dans le coffre de sa Berline. Il ira l’enterrer en forêt auprès des autres créatures qu’il a délivrées de l’enfer. Et fera une prière. Il offre la paix éternelle. Quelle chance elles ont de l’avoir rencontré !

Enfin, il reprendra la route en espérant que Liv soit déjà rentrée. Il lui massera les épaules pour la délasser. Comme elle aime. Il est un gentleman.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Du Dom Juan au prédateur, il n’y a qu’un pas ! Méfiez-vous si vous tombez sous le charme de Maxence, vous n’en ressortirez peut-être pas

Lire la suite
490

Un petit mot pour l'auteur ? 268 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Soraya Djerrab
Soraya Djerrab · il y a
Dangereux personnage.. En espérant ne jamais le rencontrer dans la vraie vie!
Un texte bien écrit qui ne laisse pas deviner sa fin..
Je vous invite au passage à découvrir mon texte :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lodeur-du-cafe-2

Image de Brandon Ngniaouo
Brandon Ngniaouo · il y a
Un vrai prédateur alors. Un texte d'une grande éloquence et d'une grande sensibilité. Bravo à vous.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Brandon ! Belle journée à vous !
Image de Juliette Makubowski
Juliette Makubowski · il y a
Très réussi car on ne s’attend vraiment pas à la chute.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Juliette !
Image de Laurence DEBRIL
Laurence DEBRIL · il y a
Super Hortense ! Mon soutien aussi.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Laurence !
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
Mon soutien pour ce texte élégant et sensible.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Nelson !
Image de Bernard GAYE
Bernard GAYE · il y a
Le titre m'a rappelé un film avec Charles Denner (L'homme qui aimait les femmes) . Titre fort bien choisi car le lecteur, pensant lire le parcours d'un séducteur se retrouve soudain avec un de ces fous furieux qui sèment le malheur.
Bravo Hortense !

Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Bernard !
Image de Marie MOS
Marie MOS · il y a
Un homme dont il faut se méfier 😭
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Marie !
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Mon soutien.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Daniel !
Image de A. Sgann
A. Sgann · il y a
Un bel écrit, une belle histoire !
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup A.Sgann !
Image de Nadege Del
Nadege Del · il y a
Original. J'aime votre style sobre qui laisse le lecteur s'embarquer.
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Nadège !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Maintenant

Matheo de Bruvisso

Ce ne sont que des mots et pourtant. Et pourtant sur la nuit la porte s’est ouverte. A l’entrée devant nous, sur le seuil enjambé, se tient un être immonde. Il a de grands haillons de peaux... [+]