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Qualifié

Un air glacé monta de la nuit et frappa d’un coup. Les hommes pliaient leurs genoux, fumaient en frissonnant puis reprenaient leurs marches jusqu’au matin. Leurs plaintes s’étranglaient dans un commun effort ; seul frémissait en eux, de concert, le souffle heurté de leurs poitrines sèches comme la faim.

Le vent promenait la tête fracassée d’un pommier au dessus de dépouilles d’enfants assassinés par la foudre. Dans l’herbe noircie d’un ancien incendie tremblaient les corps d’insatiables vers.

Plus loin, à l’ombre toute récente d’une muraille où passaient les ombres d’oiseaux en vols, on distinguait le dos de tigres assoiffés ondulant dans leur sommeil. Une odeur de pourriture rampait d’innombrables charniers creusés la veille, tandis que des mains serrées par l’effroi plantaient ça et là des croix de bois mort où flottaient des bouts d’oriflammes.

Un gros bœuf brun, qui recroquevillait ses pattes contre la chaleur de son ventre massif, à l’orée d’une forêt sanglée de l’or pâle de l’aube, fixait ironiquement une femme très belle qu’une blessure poissait de rouge au ventre.

Nous marchions au milieu d’églises renversées. Des bourrasques nous tombaient dessus, directement des voûtes rouges du ciel ; parfois, d’un nuage lourd, surgissaient des morceaux d’étoiles, mais la pluie revenait aussitôt nous battre la face. Lorsque les jours étaient secs, nous nous enlisions dans la contemplation bizarre de l’eau stagnante au fond des trous de l’asphalte. Une puanteur noire acide se coulait mollement hors des fondrières jusqu’à nos chevilles comme des chats venimeux, que nous chassions aussitôt d’un revers de botte.

Plus près de la brume allongée sur la cime des monts, au fond de la plaine dégoûtante, il y avait un hameau déserté mais indemne. Nous décidâmes d’y faire escale quelques jours afin de soigner tous les malades. En chemin, nous longeâmes une colline où gisaient les corps enlevés de femmes de princes. Une charge de chevaux lourds les avait piétinées après que leurs ravisseurs, en désespoir de cause, ne leur eurent rendu la liberté.

Nous étions vingt-cinq en tout lorsque le fracas entre eux des mondes et des choses a précipité notre époque dans un éparpillement définitif. Une galerie de glaces défoncée où s’amoncelleraient indifféremment le bois, la chair et l’ordure ne causera pas plus de stupeur, d’affliction et de terreur que la vision de ce chaos universel où la raison a cessé d’être en même temps que, d’un lieu jusque-là inconnu des hommes, se sont abattus d’un seul coup les spectres de nos siècles passés, ajoutant à la confusion des espaces éventrés et noircis de l’encre du ciel brisé en deux, celle du Temps, désormais détraqué à l’infini ! Nous ne savons plus nous refléter dans les lacs, dans les miroirs, ou dans ces écus antiques retrouvés sur les champs de batailles où gémissent deux cent hoplites éventrés, subitement ramenés du séjour des mânes par la main aveugle d’un fou. Nous quittons les rivages de l’Égée pour croiser des fragments d’armées romaines en déroute, perdues à jamais dans les montagnes scandinaves. Nous capturons des rôdeurs, la nuit, qui nous rappellent les anciens vikings des livres d’image, ou des pages de l’Orient aux visages sévères habillés dans des draps de soie rouge. De tous côtés, ce sont des femmes de fermier qui marchent au hasard, balbutiant des cris d’angoisse, et des nobles d’Égypte, poursuivis par des chiens errants, qui courent se mettre à l’abri de l’hiver dans des forêts où montent des feux lointains. En deçà de cette démence, nous percevons parfois au loin, comme des effluves d’ombre, une de ces rivières sacrées des plaines d’Amérique du Nord, où passent, avec leurs discrets pilotes vieux de six mille ans, mais insoucieux du reste de la terre, des drakkars tranquilles sertis de pierreries. Ce sont, de part et d’autre, des âmes confinées dans leurs visions d’avant la mort, mais qu’une secrète malédiction précipita les unes contre les autres, et qui s’ignorent éternellement.

PRIX

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Yasmine Adioui · il y a
Original, bravo! Toutes mes voix**** Je vous invite à lire ma ttc en concours, merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Yasmine

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Ernestinemontblanc · il y a
Somptueux...et sombre.
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Christopher GIL · il y a
Une ambiance de fin du monde assez glauque, c'est bien décrit! Mes voix!
J'ai egalement des textes à lire si ca vous tente !

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Abia Dasein · il y a
Bonne chance pour ton texte!
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Philshycat · il y a
Belle philofiction !
Quelques rimes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rimes-en-al

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Cruzamor · il y a
hyper déjanté votre texte, votre récit qui grouille d'horreurs hélas ... humaines et habituelles ! hasta cuando ? ... qui sait ? vous avez mes 5 voix ...
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Jonathan Itier · il y a
Merci !
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Laurent Martin · il y a
😮 alors là... bravo pour la grandiloquence du style sur un sujet aussi fort que la fin du monde (je suis un fan absolu de La route)
Vous avez mes 4voix

Si la curiosité vous en dit, ma nouvelle est en finale ;-)

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Jonathan Itier · il y a
Merci j'y vais de ce pas !
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Mireille.bosq · il y a
j'ai toujours beaucoup lu ce style de littérature et je suis surprise et ravie d'en trouver ici. +5
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Jonathan Itier · il y a
Merci !
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Pixis · il y a
Voilà qui n'est pas commun ! Contente d'être dans mon fauteuil ;-)) Mes voix bien méritées
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Jonathan Itier · il y a
Merci !
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Emile · il y a
Grand prix de l'originalité pour le style et le maniement de la langue.
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Jonathan Itier · il y a
Merci !
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