maman

il y a
2 min
14
lectures
1

"Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles, à certaines heures pâles de la nuit, près d'une machine à sous, avec des problèmes d'hommes, simplement, des problèmes de  [+]

Je vis seule avec elle. Je ne suis certes pas submergée de caresses ou d’attentions particulières, mais j’ai compris qu’elle nous faisait survivre dans un monde inhospitalier. L’inconfort qui en découle me semble en être son corollaire.

Ce soir, je la trouve plus énervée que d’habitude. Le repas est pris rapidement et la vaisselle expédiée. Je ne comprends pas son humeur car ce moment de la journée est toujours propice à un dialogue calme sur notre vie commune. Je trouve étrangement un peu plus de rudesse dans les gestes habituels du coucher ; me brosser les cheveux, étirer les draps, secouer mon oreiller et surtout m’embrasser sur le front en me souhaitant de jolis rêves. Elle ajoute d’une voix qui me semble étrange « Dors vite ». Ce n’est pas une formule coutumière.
Je n’arrive évidemment pas à m’endormir. Je connais ce sentiment d’insécurité, inhérent à la fréquente hostilité de mon environnement, mais c’est la première fois qu’il surgit de l’intérieur. Et particulièrement d’elle. J’ai chaud, j’ai froid, J’ai faim, j’ai soif, j’ai mal.

A cet instant de ma détresse, j’entends la porte de la maison s’ouvrir et se refermer doucement. La clé dans la serrure, des bruits de pas qui s’éloignent. Je suis seule... je suis délaissée... je suis séparée... je suis abandonnée... j’ai dix ans.
Je ne pleure pas longtemps. Tout se déroule très vite en sens inverse. Des pas, la clé, la porte. Une seule chose est différente. Elle est accompagnée. L’inconnu a une voix rauque, pressée, exigeante. J’ai peur.
Puis les bruits deviennent différents. Aux gémissements d’une femme répondent les grognements incontrôlés d’un homme. Et là, je me mets à hurler en silence pour ne rien entendre, la tête enfoncée dans l’oreiller.
Une éternité plus tard... je ne sais plus si je rêve, si je dors, si je me réveille... Mon polochon humide est comme un radeau auquel je m’accroche. Mon lit me semble être un bateau démâté et mes draps ne sont plus que des lambeaux de voiles détrempées.

Toute la maison est silencieuse. Je me lève. Dans la cuisine, le poêle rougeoie encore et projette des ombres squelettiques. Sur la table, il y a de l’argent. Des billets froissés, comme jetés là en toute hâte.
Instinctivement je m’en saisis et du bout des doigts, les jette dans le feu. Elle sort de sa chambre à ce moment-là, blême, blafarde, d’abord médusée de la situation. Puis elle se précipite vers l’âtre mais tout se consume déjà. Elle pousse un énorme râle et se saisit d’un manche à balai. Sans aucune hésitation, elle commence à frapper jusqu’à ce que je m’affaisse sur le carrelage. Je comprends vite que c’est également sur elle qu’elle cogne.
Les jours suivants, je n’aurai qu’une réponse aux interrogations de mon entourage. Les bleus sur le visage et les membres endoloris sont la conséquence d’une chute dans un escalier, à cause d’une malheureuse peau de banane. J’avais dix ans. C’était il y a longtemps.
C’était hier.
1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Très bien raconté, c'est vif, concis, sans fioriture inutile J'aime

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Noirceur invisible

Mona Ressac

J’arrive. Tout est comme je le redoutais. Sale et sinistre. J’aperçois déjà leurs ombres dansantes. Des visages fades se collent à la vitre. Quelques joues déjà bien garnies avant Noël... [+]