Maëva Est

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Maëva entre. Pour rejoindre sa place, c’est une question de secondes. Elle referme doucement la porte derrière elle ; en même temps, elle regarde l’ensemble de la classe.
« Grosse », lui jette régulièrement son grand frère au détour d’un couloir, un sourire plaqué sur le visage.
En 5e, Maëva a encore du mal à lire.
L’infirmière, en la mesurant et la pesant, lui prouve par A plus B qu’elle est loin du surpoids.
Maëva insulte ses camarades, au moindre prétexte.
Quand le professeur a fait l’appel il y a vingt minutes, un élève a dit qu’elle était dans le bureau de la CPE. C’est inhabituel que la CPE garde quelqu’un dans son bureau aussi longtemps. Mais ce n’est pas étonnant non plus : c’est Maëva.
Au premier trimestre, elle a un avertissement de travail.
On est en avril.
Maëva se rend chez le bureau du principal, aux côtés de sa mère. Celle-ci est obèse.
L’entrée de la classe est située au fond, alors la plupart des élèves se retournent pour voir qui c’est.
- S’il vous plaît, on se reconcentre sur l’exercice, dit le professeur.
Les copains de son grand-frère lui jettent régulièrement « Grosse » au détour d’un couloir, un sourire plaqué sur le visage.
Dans le bureau du principal, elle parle mal sa mère. Celle-ci hausse les épaules.
Elle insulte son monde, le monde.
La CPE reçoit un message de l’infirmière : « Maëva a un indice de masse corporelle moyen, rien à signaler. Par contre, l’estime de soi laisse à désirer. Assistante sociale ? »
La plupart des élèves obéissent, se repenchent sur leur récit. La prof découpe chaque rédaction en plusieurs parties. Ils en sont à la deuxième écriture : leur exploit de chevalier prend forme.
Elle insulte le monde entier, même un prof, il y a quelques jours.
Dans le bureau du principal, il y a la CPE, et la mère de Maëva. Celle-ci se met à pleurer, elle vient de dire qu’elle n’a plus aucun contrôle sur son fils. Sa fille ne cesse de lever les yeux au ciel, ponctue le discours de sa mère par des « pff » méprisants.
« Grosse vache ».
Maëva regarde l’ensemble des élèves, une lueur de défi dans les yeux. Un pas, deux pas. Deux secondes.
Le prof fait un scandale, la prend par le bras, un peu trop fort. Personne ne l’a jamais insulté, et cette insulte-là n’a pas de raison d’être.
« Je ne sais pas quoi faire pour mes enfants » parvient à articuler sa mère obèse. « Tu sais jamais quoi faire, corrige sa fille. Et de toute façon j’m’en fous ».
Un copain de son frère la traite de « grosse vache », à peu près pour la dixième fois.
On est en avril, et au deuxième trimestre, elle a eu un avertissement de comportement et de travail.
En un coup d’œil, elle devine de quel exercice il s’agit. Elle n’a écrit qu’une ligne à la première partie de sa rédaction. La prof l’a complimentée, car elle était bien écrite, avec une seule faute. Un troisième pas, une troisième seconde.
Le copain de son frère lui saisit l’épaule. La secoue, fort, puis très fort. « T’as pas de muscles, tu es toute petite, pour une grosse vache ».
En cours de français, elle est au fond, à une table individuelle. C’est elle qui a demandé.
Il venait de terminer l’appel. « Vous êtes un gros con », a-t-elle sorti. Certains élèves l’ont regardée, abasourdis. D’autres ont souri, quelques-uns ont même ri.
Les pleurs de sa mère secouent son grand corps de soubresauts. Maëva s’est levée. « Tu fais pitié ! T’es vraiment qu’une grosse pute ! »
Le copain de son grand frère la projette contre le mur. Ils sont trois, l’entourent. « Grosse vache ! » Entre deux épaules, elle le voit, au coin du couloir, un sourire plaqué sur le visage. Son frère, qui regarde.
Adam fait partie de ceux qui rient. « C’est bien toi Maëva », lui glisse-t-il, les yeux pétillants, tandis que le prof la sort de la salle. « Exclusion ! » crie-t-il.
La CPE lui intime de se calmer, en quelques mots. Et lui dit de sortir du bureau, d’attendre dehors, dans le couloir de l’administration, pour « parler entre adultes ».
La troisième seconde, elle atteint sa chaise. Seuls quelques élèves la regardent encore. Peu d’entre eux discutent, et ceux qui le font parlent de la rédaction. « Qu’est-ce que tu as écrit, toi ? » ou encore « Tu veux lire, je ne sais pas si c’est bien ? ».
Entourée des trois grands, son frère pour tout public, Maëva reste calme. « Je suis une grosse vache. C’est mieux que d’être de pauvres connards. Allez vous faire foutre. »
« Propos grossiers, insultes, le vocabulaire n’est pas très riche » est-il écrit sur son bulletin du deuxième trimestre, en histoire-géo. « Il faut vous prendre en mains », est-il marqué tout en bas.
« Ma main a volé toute seule », jure-t-elle. Elle a frappé le garçon juste en face d’elle, très fort. Il s’est plaint. Les autres ont ri, de leur copain.
En français, soudain, une voix claire jaillit : « Le bureau de la CPE, c’est ta deuxième maison ! » s’exclame Adam. La prof le gronde.
Maëva, elle, lui sourit.
Dans les yeux d’Adam, elle est.
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