Madame Piccadili veuve

il y a
2 min
1
lecture
0

54 ballets de dansés sur la scène de la vie, mes premiers pas s'étant esquissés dans un berceau de mots, abreuvée des embruns de la Manche, à la pointe du Finistère, là où, chacun sait, finit  [+]

Madame Piccadili claudiquait légèrement. Depuis le jour où son ivrognerie l'avait fait chuter dans l'escalier, elle traînait, derrière elle, une patte folle. Mais cela ne l'avait nullement empêchée d'aller nourrir, vingt ans durant, les pigeons du canal Saint-Martin.

Madame Piccadili vouait à l'espèce volatile une affection toute maternelle tandis qu'elle réservait au genre humain sa seule haine ; son mari l'avait battue, son fils l'avait abandonnée et peu à peu, au plus profond d'elle-même, madame Piccadili décida que la terre entière en ferait les frais. Elle oublia donc le monde, ne parla plus qu'en son for intérieur et lorsque la guerre éclata, on la vit qui continuait à jeter son grain, comme si de rien n'était.

On attendit, mais madame Piccadili ne mourait pas.

Les oiseaux, effrayés par le vacarme, avaient fui les écluses. Et la vieille dame s'acharnait à revenir, persuadée qu'ils reviendraient eux aussi.

On commença à soupçonner la veuve boiteuse de prendre un malin plaisir à dépasser le couvre-feu et ainsi risquer sa vie au vu de tous.

C'est alors que survint ce qui devait en effet bouleverser à jamais l'existence de madame Piccadili.

L'été approchait, la guerre finissait et quelques pigeons, de nouveau, picoraient sur les bords de Seine.
Ce soir-là, elle arriva en retard. Sa hanche lui faisait particulièrement mal.

Elle le repéra de très loin. Il était arqué sur son fusil et tirait dans le tas. Les cris des oiseaux lui transpercèrent les tympans et elle accéléra, tordant convulsivement le bassin ; à chaque détonation sa chair frissonnait, tiraillée par les balles.

Quand elle eut atteint l'écluse, elle vit que le soldat était ivre, aussi ivre qu'elle pouvait l'être du temps où son mari vivait encore et la rouait de coups.

L'homme continuait à tirer sur une masse informe de plumes et de sang. Elle frappa en travers du canon : les balles se perdirent dans l'eau du canal.

« C'est fini monsieur. Ils sont morts. »

Et dans l'air saturé de cordite, madame Piccadili crut entendre le bruit de fenêtres qu'on fermait, tout doucement.

La nuit qui suivit le massacre, madame Piccadili ne dormit pas. Elle se fit du café, et tourna, retourna ses pensées.

Au petit matin, sa décision étant prise, elle sortit faire des courses et ramena un 45 automatique.

Puis elle attendit patiemment la fin de l'après-midi que l'agitation batte son plein.

À six heures, au lieu de descendre pour sa promenade, madame Piccadili claudiqua jusqu'au balcon avec son arme. Là, elle commença à charger, le canon levé vers le ciel.

Les gens se dispersaient en hurlant, poursuivis par le spectre de la guerre.

Alors les visages apparurent aux fenêtres et aussitôt les vitres se mirent à voler en éclats, tels des battements d'ailes affolés.

Elle tira, jusqu'à ce que tous les carreaux soient brisés.

Le soleil, qui entamait sa plongée sur la façade, illuminait les trous béants.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Burn out

Lionel B.

Il a reçu un coup de fil, il a claqué la porte et est parti pour nous rejoindre. C’est ce qu’il nous a dit. Je ne suis pas certain que le mot « claqué » convienne car il me semble qu’il... [+]


Très très courts

Quand la nuit revient

Claire Le Coz

Nous avons parcouru les montagnes dans le silence de la nuit. Retiré nos souliers pour ne pas faire craquer les brindilles. Mes pieds saignaient et je mordais mes lèvres en serrant la main de ma... [+]