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Ma vie de tombe

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Manon Nastorg

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Au cimetière du Père-Lachaise

Je suis une tombe. Plus exactement, je suis le monument funéraire recouvrant les restes de Madame Chantal de Jeanne-Rieu. Aussi paradoxal que cela puisse être, je suis née et vis donc. Dans un cimetière. Le tristement célèbre Cimetière du Père-Lachaise. Depuis 1826 je veille sur ma Dame, fidèlement installée dans cette même allée, dont j'ai pu voir l'allée se peupler de nouvelles voisines, d'années en années.

Autrefois, du haut de ma grande taille, j'apercevais un bout du muret qui longe la Rue du Repos. Le doigt pointé vers cette absurdité, car croyez-moi, il n'y a rien de reposant à vivre ici. Imposante malgré moi, j'ai finalement été engloutie par une nuée d'arrivants en tout genre, un harmonieux mélange d'arbres et de pierres. Des stèles, des caveaux, des tombes plus ou moins ornées autour desquelles fourmillent des centaines de visiteurs chaque jour.

Cela fait maintenant 190 années que j'observe toutes sortes d'individus fouler le sol terreux et humide de mon chemin. Tortueux. Dissimulée derrière le grand érable qui m'abrite du rare soleil et me protège des fréquentes averses, j'attire néanmoins les regards curieux, des audacieux qui se sont égarés dans cette balade. Funèbre.

Je murmure mes hommages aux passants. Souris et me tiens parfaitement immobile lorsqu'un de ces diables tente d'immortaliser l'instant parfait et dont ce flash m'éblouit. Sur le moment.

À califourchon sur ma Dame, je réponds silencieusement aux questions que se posent les plus intéressés d'entre eux. Permettez-moi donc de vous présenter la sépulture de Madame Chantal de Jeanne-Rieu. Arrivée sur terre le 17 décembre 1766. Repartie un beau matin d'été, le 5 juillet 1826. Une femme de Dieu, qui repose maintenant à ses côtés comme l'indiquent ces quelques mots gravés dans ma pierre mais dont la saleté, la mousse et le temps ont rendu la lecture moins évidente aujourd'hui.

Une dame à l'âme si grande que je la sens toujours vibrer et rayonner à travers moi, comme une source d'énergie limpide. Imperceptible. Elle fait ma fierté, elle est tout. Ma raison d'être. Celle pour laquelle je me dresse fièrement qu'il pleuve ou qu'il vente, ici, à Paris.

Bien enracinée au sol malgré l'intensité de nos hivers, je ne saurais dire depuis quand Ma Dame n'a pas reçu de fleur. À l'époque, Monsieur son frère venait en porter tous les dimanches. Ma mémoire de pierre se rappelle encore de la douceur des bouquets de bleuets sur ma pierre chatouilleuse ; ainsi que son parfum subtile, qui venait réveiller le marbre. De ma stèle.

Pour un lieu dit reposant et inanimé, j'ai pourtant été témoin de nombreuses frasques et anecdotes pour le moins originales ; aussi dramatiques qu'elles peuvent être désopilantes à vivre et à raconter. J'ai vu des couples se faire et se défaire, ou sur le point de le faire. J'ai vu de beaux habits blancs du dimanche salis par une vilaine chute, parfois spectaculaire ou simplement ridicule, autant que la mine déconfite de celui qui avait chu.

J'avais...
Entendu des déclarations intolérables, prononcées par d'abjectes personnages que si j'avais pu faire tomber de leurs souliers vernis, ne m'en serais pas privée.

Observé des échanges complices, décryptant le langage sibyllin de l'amour, ses regards langoureux et certains gestes éloquents dont je priais ma Dame à la vertu intacte de ne pas prêter garde.

Apprécié les rires d'enfants qui jouaient à cache-cache parmi les tombes et dont l'écho résonnait à jamais.

Entendu beaucoup de pleurs. Beaucoup. Des cris et de désespoir dans ces âmes en peine qui viennent nous visiter.

Peut-être en raison de ma nature faite de pierre, je ne suis pas meurtrie par ce chagrin, que je trouve au contraire très beau. Les larmes ont une sorte de charme mélancolique, dont on se laisse inonder de bonne grâce. Conservant cette grisaille en moi, je m'approprie votre misère pour qu'elle soit ainsi moins pénible à porter et c'est ainsi dont je suis faite ; de souvenirs qui ne meurent jamais. Il y a finalement beaucoup de vie parmi ces morts.

Dans certains moments d'égarements il me plait de repenser à ces tourtereaux qui, lorsque la sécurité n'était pas de mise, s'adonnaient à des ébats furtifs mais ô combien fougueux derrière la tombe de ma Dame, dans le petite angle formé entre l'érable et la sépulture d'un gentilhomme un peu voyeur. À ces moments là, je me rappelle avoir ressenti la désapprobation de ma Dame d'église, Chantal de Jeanne-Rieu, qui, si elle avait pu, aurait cédé sa place à qui la voulait bien.

Gardienne des lieux, je conserve précieusement les secrets farouches de chacun. Fidèle à ma promesse d'être muette. Comme une tombe. N'est-ce pas ce que l'on dit ? Je me contente d'être là, d'exister, car il s'agit bien d'une vie à part entière. Ma vie. De tombe.

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