Ma petite fille...

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Je rêve. Ma petite fille est là, elle a 14 ans. Au fond de moi je sais, mais cette nuit je veux oublier. Après tout, c'est mon rêve et j'ai bien le droit de le continuer.
Clara m'appelle, elle est tellement contente de me voir. Elle me tend quelque chose et même si je ne vois pas ce que c'est je remarque qu'elle est très fière. C'est son bulletin. Il est parfait, comme toujours. Enfin, presque.
Ce n'est pas un rêve, c'est un souvenir. J'aimerais me réveiller pour ne pas avoir à revivre la suite. Maintenant, je vois la scène de l'extérieur. D'un côté, Clara est rayonnante dans une robe bleue pâle, de l'autre, je suis stricte et sévère dans un tailleur gris. Mon visage est fermé.
" 11 en anglais et 13 en espagnol. Je t'ai déjà dit qu'il était important de connaître des langues étrangères pour avoir un métier important !
- Mais, maman, regarde mes notes en maths, en histoire géo et en sport ! "
Je ne veux pas voir la suite, mais je n'arrive pas à fermer les yeux. Ils me trahissent et laisse la scène continuer sans que je puisse intervenir.
L'autre moi soupire.
" Je sais, ma puce. Mais pour le sport... si tu passais moins de temps à courir et plus à étudier...
- C'est la seule chose que j'aime vraiment faire !
- Mais tu ne pourra rien faire de bien au travers de la course !
- Mon prof de sport m'a dit que j'avais un très bon niveau et qu'avec de l'entraînement je pourrais...
- On en a déjà parlé. C'est un univers de compétition et seuls les meilleurs ont une place glorieuse et un avenir éphémère là dedans.
- Parce que ce n'est pas pareil dans les écoles où tu veux m'envoyer ? Les grandes écoles, je m'en fiche. Ce que je veux, c'est courir.
- Ce n'est pas possible !
- De toute façon, tu te fiche de ce que je veux ! "

Cette femme -moi- a crié la dernière phrase auquel Clara réagit si violemment. Je ne peux toujours pas admettre que j'étais comme ça un jour. Face à ma colère ma petite fille fait ce qu'elle a toujours fait de mieux, elle court.
Parfois, je me demande si son talent pour la course ne vient pas de ça. Je ne compte plus le nombre de fois où elle m'a fui.
Je voulais tellement la protéger, lui offrir un avenir sûr dans lequel aucune blessure ne pourrait la toucher. Quelle erreur.
À mesure que Clara s'éloigne, mon rêve devient de plus en plus flou. Tout s'efface, il n'y a plus de maison campagnarde, plus de champs en fleur, plus de hêtre à la lisière de la forêt. Je me retrouve seule dans le noir à pleurer sur moi, sur ma petite. Un son strident accompagne ma douleur.

C'est mon réveil.

Je me lève de bonne humeur. C'est fini, Clara ne m'en veut plus. C'est une gentille fille et elle a compris que je ne veux que son bien. On a passé un accord, elle peut s'entraîner à la course tant que ses résultats restent bons. Elle est vraiment douée pour ça et pourrait même devenir professionnelle si elle reste motivée.
Clara a du mal à se réveiller ce matin. Je frappe à la porte et lui dit doucement :
"Debout ma cherie, c'est l'heure..."
Il n'y a aucun son dans sa chambre mais j'y suis habituée. Un petit saut dans la salle de bains m'apprend que je ne rajeunis pas, les rides sur ma peau ne font que s'accentuer. Je détourne les yeux de la glace pour aller préparer le petit déjeuner. La préparation dure assez longtemps, je fais très attention à l'alimentation de ma fille. Elle a vu une nutritionniste pour adapter son régime à la course et je m'y tiens strictement. Elle s'amuse d'ailleurs de ce point.
Il est 7h et Clara ne se lève toujours pas. Les tartines sont prêtes, les jus préparés, les fruits coupés en cube et mélangés à des flocons d'avoine attendent d'être mangés, les cafés commencent à refroidir. Je retourne devant la chambre de Clara, mais elle n'aime pas que j'y rentre. Je toque, puis l'appelle une première fois, une deuxième...
Elle va louper son bus... Je me décide à rentrer dans la chambre. Je vois d'abord son bureau couvert de livres et cahiers de terminale. Ensuite, son armoire éventrée laisse apparaître des tenues à la fois sportives et chic. Je souris en pensant aux virées entre filles qu'on a souvent faites. Des étagères sont recouvertes de diverses médailles pour des courses. J'aperçois enfin son lit aux draps pâles.
Il n'est pas défait. Et vide.


C'est vrai, je me rappelles. Clara est partie. Ma petite fille a bien grandi. Elle était douée pour les études, pour la course, elle avait la vie devant elle. Et un jour, elle n'a pas réussi à courir assez vite. Elle n'a pas pu s'échapper. Et elle ne s'est pas relevée.
Je m'effondre en larmes au milieu de cette chambre sanctuaire en abandonnant le petit déjeuner.
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