M. Giraud

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Le futur n'est pas encore écrit, il le sera en fonction des choix que nous faisons dans le présent  [+]

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Monsieur Giraud est femme de ménage, comme il aime souvent le répéter, pour rigoler. Un métier, qui ne se décline pas au masculin, mais pourtant c’est ce qu’il est. Son salaire lui permet de survivre dans un minuscule appartement, au sixième étage d’un immeuble sans ascenseur, dans la banlieue sud de Lyon.
Alors, il boit pour oublier sa femme qui l’a quitté un matin de février et ses enfants beaucoup trop grands qu’il n’a pas vus depuis longtemps. Il boit surtout pour oublier sa vie ratée qu’il ne pourra plus jamais recommencer.
Mais monsieur Giraud a un secret, que personne ne connaît, même pas André son voisin de palier qui l’a souvent ramassé dans les escaliers où il était affalé complètement bourré.
Dans le bar de son quartier, tous les soirs, il retrouve les habitués qui lui payent un verre souvent par pitié.
Quand il parle, personne ne l’écoute, il n’est que l’ombre du décor de ce café fade à crever.
Il y a bien longtemps, un ami lui avait trouvé un poste de professeur. Jusqu’au jour où il a été viré parce qu’il oubliait ses élèves sur les marches de l’escalier, devant la porte fermée.
Un soir de janvier, monsieur Giraud a enfilé son costume un peu serré et il a apporté dans le café une petite boîte capitonnée. Elle contenait trois morceaux qu’il a assemblés avec dextérité, faisant naître sous ses doigts une flûte traversière, « un instrument de femme » comme répétaient souvent ses parents.
Et puis il a joué, faisant vibrer les notes sous ses mains d’artiste, un son d’une pureté sans pareille, d’une beauté à faire pleurer. Dans le grand café de son quartier, chacun l’a écouté, émerveillé. Le brouhaha s’est arrêté avec le temps, suspendu à son souffle.
C’était cela son secret, des années au conservatoire à s’entraîner dans les salles surchauffées. Des concerts dans le monde entier, applaudi et adulé, il a brillé comme une étoile au firmament, jusqu’à se brûler en touchant le sommet. Il s’est éteint comme un feu de paille qui a fini de se consumer.
Il a démonté sa flûte avec délicatesse et l’a rangée dans sa boîte capitonnée, caressant un instant le velours élimé, une larme roulée au coin des yeux. Il est parti sans se retourner en la laissant sur le comptoir du café.
C’est André qui l’a retrouvé devant la porte d’entrée. Engoncé dans ses habits de gala qu’il n’avait pas encore quittés. Monsieur Giraud est décédé sous la pluie d’un matin de janvier ; pourtant, cette fois, il n’était pas bourré.
À son enterrement, point de curé, monsieur Giraud était athée. Il est parti sans cérémonie, en toute simplicité. Il y avait André, son voisin de palier, et Herman, le barman du café où il a passé ses soirées pendant des années.
Sur sa stèle à présent oubliée, les ronces ont poussé, envahissant le caveau que les ouvriers viennent de casser, car les places dans ce petit cimetière sont rares et recherchées.
À vous, monsieur Giraud, dont les adolescentes intransigeantes que nous étions se sont souvent moqué.
À toutes ces heures passées à discuter dans les escaliers de l’école de musique à attendre en vain votre arrivée.

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