Louix XXIII d'Oléron

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« Toute littérature est assaut contre la frontière », Franz Kafka  [+]

Heureusement, le monarque atterrit en plein sur la petite croix centrale sérigraphiée de rouge de l'immense couffin de cellulose posé en lisière du lieu-dit Posedoux, autrefois connu sous le nom de Rivedoux.

Ce n'est pas que la catapulte connaissait un très grand taux d'échec. Mais quand même, il s'agissait d'un descendant au 16ème degré d'Hugues Capet et chacun avait un peu retenu son souffle. Un laquais se détacha de la délégation officielle pour proposer sa main à la royale retombée.

Louix, dit l'Oléronais, se releva seul, en chef de guerre qu'il était. Après trois ans de conflit contre Ré, il l'avait finalement soumise.

Depuis la Grande Révolution de 2048, et le Rétablissement du Royaume de France, devenu par la suite le REF (Royaume écologique de France), le pays avait connu huit coups d'Etat et presque autant de querelles généalogiques autour de la succession au trône. Louix, natif de Dolus d'Oléron, partant de plus loin dans l'arbre généalogique, avait manoeuvré, intrigué, et s'était imposé contre sa grand-tante et ses cousins à Paris. Après des mois à guerroyer contre ses homologues européens, il s'était rendu maître d'un territoire allant de La Haye (Den Haag) à Bordeaux.

Après les intrigues parisiennes, les hivers à batailler dans les Ardennes et la Flandre, il revenait aux sources, en Saintonge, en s'offrant la récompense de mater lui-même le seul ennemi qui comptait vraiment : Ré.

Devant la perspective d'un règne oléronais, les Rétais étaient en effet devenus sacrément républicains. Un soir d'automne dégagé, après la saison s'assurant bien que tous les touristes étaient partis, ils avaient mastiqué leur pont !

Face à ces impertinences, Louix avait immédiatement décidé le siège de l'île. Eprouvés par un blocus sévère, les Rétais avaient survécu de vodka (alcool de pomme de terre - AOP) et de caramels beurre-salé pendant les trois années de leur courageuse insurrection. C'était là une débauche éthylisée et diabétique qui ne pouvait durer plus, et le débarquement sur la plage des Gouillauds des chars électriques de l'armée royale, à étendards fleurdelysés, mit fin en deux jours à la crise dite de l'archipel charentais.

Oui, le blitzkrieg était dorénavant à ampérage et branché sur batterie électrique, restrictions de carbone obligent.

Louix était content et satisfait du calendrier de cette première visite officielle. Il aurait pu arriver en frégate mais il tenait à l'usage de la catapulte, son caractère intrinsèquement martial et la symbolique conquérante qu'elle charriait lui permettait d'asseoir cette image de commandeur-en-chef qu'il voulait entretenir, courageux, proche de ses troupes. Il donnait aussi l'exemple au peuple de la ‘sobriété énergétique du quotidien' que le régime prônait : la catapulte était le moyen de transport de l'avenir, propre, efficiente, à sensations - on pouvait la dire post-nihiliste.

Louix, après l'atterissage sur son séant, se fit conduire à Sainte-Marie-de-Ré, où il voulait inaugurer une stèle en commémoration de ses fantassins tombés dans le siège. Avec une escorte de près de 200 gyropodes, tous phares allumés, le kaiser des Charentes fonça ensuite vers Saint-Martin où l'attendaient l'intendant local, nouvellement nommé, et une estrade pour son premier discours officiel sur l'île, devant une foule de partisans loyalistes importés de la métropole.

Louix aimait boire un kefir après une bonne prestation, et c'est ce qu'il fit. Dans un élan d'activisme, il passa en revue les troupes encore stationnées à La Couarde. Il déjeuna à Loix, avec l'appétit gargantuesque et la ripaille des bons seigneurs. Il remarqua une jeune femme à belle gorge parmi ses sujets qu'il récompensa d'un entretien prolongé dans une alcôve.

Fort de l'avancement de sa journée, et l'agenda ainsi que l'étiquette ne présentant plus d'impératifs avant le dîner de réception du soir, Louix put se délasser, se délectant d'une glace, sur les quais du port de Saint-Martin. C'est en abordant les premières strates glacées de son cornet pistache-noisettes que l'impensable se produisit : un individu parvint à se faufiler entre deux suisses pour passer le cordon de sécurité et atteindre le roi. Il cria ‘à mort Louix !' et tenta de poignarder le monarque.

Louix opposa à l'assaillant son cornet double, et l'amas de lactose fut suffisant pour décélérer le coup et dévier la lame. Louix s'en sortit avec une belle tâche bariolée sur son hermine, et une grosse frayeur. Le souverain était vivant, mais son image était atteinte, par corps. Les conseillers en communication, que l'on avait appelés à la hâte à Paris, recommandaient de convoquer au plus vite une conférence de presse pour restaurer l'autorité régalienne de la visite.

Avant de décider d'un angle de réaction médiatique et de contre-feux, il fallait d'abord connaître les motifs de l'attentat quasi-régicide. On fut surpris d'apprendre qu'il s'agissait d'un Oléronais un peu toqué, socialement isolé, qui considérait que son monarque n'oubliait que trop son île dans l'enthousiasme de la conquête de Ré.

Cela toucha profondément Louix, et se plaçant dans la tradition des plus grands Bourbon, il pardonna sur le champ à son Ravaillac, qui fut expédié à l'évêque d'Angoulême pour due confession.

Tout écartèlement et tout autodafé étant évités, Louix put se concentrer sur le fond et les questions des journalistes, qui se pressaient maintenant dans la salle rapidement aménagée pour les recevoir.

La presse était contrôlée et s'autocensurait très gentiment pour conserver le privilège royal qui leur permettait d'exister. La première question aborda donc galamment l'incident :

- Sire, comment faire pour rapprocher les deux îles ?

Le visage de Louix se ferma un instant, et il parut réfléchir. D'un ton décidé, et même solennel, il répondit :

- Nous construirons un pont.

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Jean-paul Rigaud · il y a
Un humour qui ne manque pas de tenue!
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Dimaria Gbénou · il y a
Bien.

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