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L'ombre des muses

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Emsie

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FINALISTE
Sélection Public

1.
A sa façon, Gérald Defoulny était un génie.
Dès le plus jeune âge, il avait montré des dispositions particulières pour le dessin, qui lui valaient les encouragements des adultes autant que leur admiration. Mais, très vite, ceux-ci s’aperçurent que, à la différence d’autres petits prodiges, ce garçon-là n’inventait jamais rien. Ce qui l’intéressait, c’était de copier les autres. Et il y excellait tant que ses œuvres étaient en général bien plus fortes que les originales.
L’enfance passa, puis l’adolescence, et Gérald peignait toujours. Sa passion ne l’empêcha pas d’avoir une jeunesse aussi turbulente que celle de ses camarades, d’autant que ses aptitudes, qu’il monnayait à l’occasion, lui permettaient d’inhabituelles largesses.
Quand il entra dans sa vie d’homme, Gérald menait grand train grâce à son art – car c’en était un ! Il était devenu une référence dans le domaine de la reproduction d’œuvres, s’attirant du même coup l’inimitié d’artistes plus inventifs, mais anonymes et sans le sou.

A un journaliste venu l’interviewer, il confia :
« Créer m’est inutile. J’aspire juste à m’immerger dans les chefs-d’œuvre et à les transcender. Ce que j’aime, c’est tutoyer le sublime, approcher ces muses et les faire presque miennes. Voilà qui serait d’ailleurs l’aboutissement ultime ! » avait-il conclu, l’air rêveur.
Le journaliste était comblé et l’article parut ainsi, au mot près.

Le surlendemain, aux petites heures, un homme maigrelet en costume gris, portant barbichette et lunettes rondes, sonna chez notre maître copiste. Plutôt contrarié d’être tiré du lit aussi tôt, Gérald allait congédier l’importun, lorsque celui-ci brandit le journal.
« Mon nom est Seth Lenoster, commença-t-il. Vous n’avez jamais entendu parler de moi, mais je peux beaucoup pour vous, croyez-moi ! Je ne vous dérangerai pas plus de cinq minutes, moi aussi j’ai à faire. »
Intrigué, le peintre lui fit signe d’entrer et lui désigna le sofa.

Aussitôt installé, l’homme gris étala le quotidien sur la table basse, à la page de l’interview, qu’il tapota de l’index.
« J’ai lu tout cela avec intérêt, dit-il, et je pense que nous allons nous entendre. Alors, laissez-moi parler, ne m’interrompez surtout pas et, quand j’en aurai fini, dites-moi simplement oui ou non. »

Il se dégageait de Seth Lenoster une aura qui inspirait sinon la peur, du moins le respect, et Gérald acquiesça.

« Voici ce que je vous propose. Ecoutez bien. Toutes ces muses que vous magnifiez bien plus que leurs illustres mentors, vous aimeriez les posséder, n’est-ce pas ? C’est ce que vous avez dit à ce journaliste ? Eh bien, moi, Seth Lenoster, je peux vous le permettre. La condition, la seule, sera de copier l’œuvre sur laquelle figure la femme, mais en lui ajoutant une ombre – ou en l’étirant, si elle existe déjà. L’ombre de la muse doit être aussi grande que possible, car c’est d’elle que je tire mes pouvoirs. Bien sûr, la supercherie devra passer inaperçue lorsque j’exposerai vos œuvres dans ma galerie. Il vous faudra tricher avec la lumière, les couleurs, ce que vous voudrez, mais personne ne devra s’apercevoir du subterfuge – sinon, le sortilège n’opérerait plus. »
Gérald écoutait, médusé.
« Si votre travail me convient, poursuivit-il, vous retrouverez le soir même le modèle, en chair et en os, dans votre atelier. Elle sera entièrement à vous, je m’y engage, et se laissera admirer, toucher, caresser... Si vous voulez la posséder, vous le pourrez, mais une seule fois ! L’acte accompli, elle disparaîtra, puis vous en choisirez une autre... Je ne demande pas d’argent, vos peintures suffiront ! »

En d’autres circonstances, un tel discours aurait provoqué l’indignation de l'artiste. Ce Lenoster connaissait-il seulement le prix de ses œuvres ! Pourtant, il ne dit rien. Quelque chose d’étrange, chez cet homme gris au faciès saturnien, ne laissait planer aucun doute : il ne mentait pas. Après tout, pourquoi ne pas essayer ?

Dans les mois qui suivirent, le peintre se crut au paradis. Lui, Gérald Defoulny, était devenu l’amant de « la Femme à la cravate noire » de Modigliani ; il avait tenu dans ses bras « la Femme qui pleure » de Picasso ; avait possédé la mystérieuse « Ecuyère » de Van Dongen ; avait fait sienne l’« Olympia » de Manet...
Seth Lenoster avait tenu parole et ses pouvoirs n’avaient jamais été aussi grands.

Mais que la tâche était ardue ! Amplifier l’ombre de toutes ces muses dénaturait l’œuvre, le travail des maîtres s’en trouvait gâté. Il fallait jouer avec la lumière, les contrastes, inventer mille astuces... Plus d’une fois, Gérald faillit jeter l’éponge. Mais, toujours, il persévérait, transporté par la perspective d’admirer la femme convoitée dans toute la splendeur de sa chair, d’effleurer le velours de son corps, d’en respirer les parfums, de savourer le goût de sa peau, de se perdre dans ses cheveux... même pour une seule nuit.

Jusqu’au jour où il tomba amoureux.
Elle s’appelait Alexandra L. et avait inspiré à Frantisek Kupka ses plus belles œuvres – notamment ce portrait sur lequel Gérald s'échinait depuis bientôt un mois. Jamais notre artiste n’avait autant peiné à atteindre la perfection exigée par Seth Lenoster. Quand il toucha enfin au but, il perçut le souffle du danger, la proximité d’une limite. Après cela, il le sentait, rien ne serait plus jamais comme avant.
Ce soir-là, lorsqu’il ouvrit la porte de l’atelier et qu’Alexandra lui apparut, il comprit que quelque chose était en train de basculer. La soirée qu’ils passèrent ne fit que lui confirmer son pressentiment. Ce désir, cet amour, cette chaleur qu’il n’avait encore jamais éprouvés signaient à coup sûr la fin du pacte. Il allait devoir parler à Seth Lenoster. Cette femme, il fallait qu’il la possède, mais surtout qu’il la garde. Vivre sans elle ? Autant mourir tout de suite.

Le petit homme gris l’écouta aussi attentivement que Gérald l’avait écouté, un an plus tôt. Puis il se leva et, l’air grave, lui fit face. Le peintre pouvait presque sentir son haleine.
« Si tu veux la garder, souffla-t-il, tu n’auras pas d’autre choix que de m’abandonner tout ce que tu possèdes. En contrepartie, toi et cette femme serez unis à jamais. »

2.
Antoine Lemaître était inquiet. Jamais son ami Gérald – dont il était aussi l’agent – ne le laissait sans nouvelles plus de deux jours, même quand il partait au bout du monde. Or cela faisait une semaine qu’il ne répondait ni à ses appels ni à ses messages. Quelque chose clochait. Alors il se rendit chez lui, monta les quatre étages et, le souffle court, appuya longuement sur la sonnette. Sans réponse, il allait chercher le double de la clé quand il s’aperçut que l’appartement était ouvert. Dans l’entrée, une paire de lunettes rondes était posée sur le guéridon, tandis qu’une veste grise avait été suspendue au perroquet. D’une voix aussi ferme que possible, Antoine appela. Silence. Alors il pénétra dans chaque pièce, aussi impeccable que déserte, avant de s’arrêter devant l’atelier. La porte était entrebâillée, aussi inspira-t-il un grand coup avant de franchir le seuil de ce lieu quasi sacré dont Gérald, ces derniers mois, lui interdisait l’accès. Il s’arrêta net, ébloui.

Jamais, de toute sa vie d’agent d’artiste, Antoine Lemaître n’avait contemplé pareille splendeur. Une toile parfaite, qui représentait une brune à la beauté tragique, étendue sur un sofa écarlate. La composition, les couleurs, les proportions, la lumière et surtout les ombres... tout était admirable.
Bien que la femme lui évoquât une muse familière, il ne voyait pas quelle œuvre ni quel artiste son ami avait bien pu copier.
Ou alors, il s’agissait... d’une création ?
Antoine était perplexe, quand son regard expert fut attiré par une silhouette en clair-obscur, à droite de la femme, sur la toile encore humide. Ce profil sec, ces cheveux en bataille, ce corps longiligne... aucun doute possible, c’était forcément Gérald !

A cet instant, l’ombre de son ami sembla se mouvoir et lui faire signe, avant de se figer, pour l’éternité.

PRIX

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Matheo de Bruvisso · il y a
Intriguant !
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Christian PHILIPPS · il y a
Quelle belle fin pour un artiste : mourir d'amour et se fondre dans sa création ! Bravo pour l'atmosphère et votre belle plume.
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Emsie · il y a
Merci d'être revenu sur ma page, Christian, ça me touche. J'ai beaucoup aimé votre nouvelle en finale. C'est du lourd, comme on dit !
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Serge Debono · il y a
Un texte qui respire la passion picturale et amoureuse. Tu dépeins (!) avec une grande adresse ce pacte sensuel et faustien. Comme souvent, je me suis régalé. Merci Emsie ;-)
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Sylvie Talant · il y a
Je découvre seulement à l'instant (j'ai honte) et j'adore ce fantastique de la plus belle eau. Je regrette de l'avoir loupé. Je vois qu'il a reçu une gratification finaliste du publique bien méritée. Ne surtout pas le laisser tomber. Il peut une fois son temps fait ici participr à d'autres concours de nouvelles.
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Emsie · il y a
Merci, Sylvie ! Je me suis beaucoup amusée à écrire ce texte. Surtout pas de honte à avoir, je me suis moi-même octroyé un congé "shortien" à durée indéterminée (!). Trop de textes à lire, pas assez de temps… A bientôt :-)
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Sylvie Talant · il y a
Oui, c'est ça le problème. Beaucoup de textes arrivent.
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Marie Quinio · il y a
Franchement Emsie je regrette de n'avoir pas découvert ce texte au moment de sa sortie (je venais d'arriver sur ShE et Imaginarius a été mon premier "test", écrit assez tard dans la période imposée). C'est un petit bijou de peinture, d'écriture, j'aime beaucoup l'idée de ces ombres c'est très original ! "La peinture est l'écriture de la voix" a dit Voltaire, vous aimez ?
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Emsie · il y a
J'avoue que j'aurais bien aimé avoir un petit macaron pour ce texte-là… Mais bon, tant pis ! ;-)
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Marie Quinio · il y a
Il aurait été clairement mérité !! Vous avez été retenue pour la finale c'est une belle récompense ! Quand je vois le nombre de lectures et de voix sur vos textes ça laisse rêveur ! Encore bravo car vous le méritez amplement.
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thierry · il y a
quelle jolie histoire. il est vrais que nos muses sont insaissaables. un jour avec nous, un autre elles sont loin. Mais il ne faut pas chercher à les saisir sinon on les perds.
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Emsie · il y a
Merci, Thierry, pour ce deuxième passage sur l'un de mes textes, un peu différent des autres, Imaginarius oblige !
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thierry · il y a
Ne vous en faites pas... il y en aura d'autres. j'aime bien ce que vous faiters alors je rapasserai vous lire.
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Félicitations, je suis ravie pour vous.
Merci pour le partage.

Je vous invite humblement à venir découvrir Par-dessus tout dans la catégorie Jeunes écritures, si votre temps vous le permet.
Je vous prie de me laisser également vos critiques et conseils pour me permettre de m'améliorer.
Ça me ferait plaisir.
D'avance merci

https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/par-dessus-tout-1

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Emsie · il y a
Désolée, Douma, mais les sollicitations trop nombreuses depuis quelque temps m'ont contrainte à suspendre mes lectures, faute de temps. Bonne chance.
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DOUMA ESPERANCE · il y a
D'accord merci d'avoir pris la peine de me répondre
Je comprends.
A bientôt

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Emsie · il y a
Allez, j'irai demain, promis… (j'ai vu que c'était une longue nouvelle, et je sais le travail que ça représente…)
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Clémence Gnintedem · il y a
Une histoire bien menée ! Ce texte à bien mérité sa place en finale 💙
Je vous invite, s'il vous plait, à découvrir ma nouvelle en compétition
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-ou-raison

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Emsie · il y a
Désolée, Clémence, mais les sollicitations trop nombreuses depuis quelque temps m'ont contrainte à suspendre mes lectures, faute de temps. Bonne chance.
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