L'ombre des événements

il y a
3 min
25
lectures
15
Qualifié

Une formation littéraire pour l'amour des mots et de la lecture. Un fourmillement et une excitation lorsque je les trouve sur le clavier. Une ébullition dans mon crâne toujours sur le feu. J'écris  [+]

Image de 6ème édition
Image de Très très court
Son poing contracté est en sang. Ses phalanges le font horriblement souffrir. Malgré le les gouttes qui s'écrasent autour de lui, malgré la sueur qui l'empêche de voir les effets de ses coups répétés, assénés avec rage, il poursuit son œuvre de destruction. L'homme n'est pourtant pas un être brutal, sans empathie, un sauvageon comme certains d'entre nous désignent certains de nos égaux de nos jours.
C'est même plutôt un idéaliste. Il a grandi dans l'espoir simple et naïf que s'il se conformait à ce qu'on lui demandait de faire, tout irait pour le mieux pour lui. C'est ainsi qu'il a connu une scolarité sans fluctuation. Les années se succédant les unes aux autres, ponctuées par des rencontres, des amitiés, des ruptures, des joies et des peines mais sans aucune frustration. Il avait devant lui un avenir tracé. C'est ce que lui répétaient celles et ceux qui gravitaient dans sa sphère. Ses parents, soucieux de son ascension, partageant leur temps avec celui de leurs obligations, ses maîtres, soucieux de sa progression et de ses acquisitions. Les uns avec amour, les autres avec application, tous lui renvoyaient une image à laquelle ils avaient envie de s'identifier. Un enfant, un préadolescent, un adolescent équilibré et confiant, voilà ce qu'il était.
Évidemment, il faudrait nuancer ce tableau. Quelques pointes de jalousie étaient venues darder son cœur. Il en avait ressenti la première attaque lorsque Solène, la fille de Quatrième qu'il convoitait, avait finalement jeté son dévolu sur son meilleur ami. Une déception et son premier chagrin d'amour ! Sa mère, attentive, avait su trouver les mots pour atténuer ce creux, ce manque qui s'était installé en lui. Une sorte d'hébétude qui le laissait indifférent à tout ce qui lui procurait du plaisir quelques jours auparavant. Dans la solitude de sa chambre, qu'il claquemurait pour ne plus entendre les bruits réconfortants de la maison, il s'abîmait dans une torpeur malsaine, se sentant l'être le plus malheureux de la Terre. C'est sa mère qui avait transgressé l'interdit. Elle avait pénétré dans son antre pour lui redonner de la lumière. Il s'était laissé consoler, irradier par cette tendresse qu'il n'avait plus goûté depuis trop longtemps. Il devint plus fort, mature, créant une distance protectrice avec ce qui pouvait le meurtrir.
C'est ainsi qu'il avait avancé en se préservant des atteintes des sentiments. Comme il ne les maîtrisait pas encore, il les laissait de côté. Il employait sa force grandissante à s'améliorer. Il puisait dans son armure la matière pour s'émerveiller de ce qui l'entourait. C'est dans cet état d'esprit positif qu'il avait rencontré les grands auteurs qui marqueraient son esprit. Il vouait à Marx, Engels et Roubine une admiration sans limite. À ce dernier qui avait subi la purge stalinienne, il reconnaissait une sorte de vertu prémonitoire. Il avait su identifier dans la société capitaliste ce ferment délétère qu'est le fétichisme, une valeur exagérée aux objets. Lui, était sobre. Contrairement aux jeunes de son âge, il n'éprouvait aucune fascination pour les appareils à la pointe de la technologie. Il préférait encore les relations humaines. C'est ainsi qu'il avait croisé ce groupe. Les sympathisants d'une cause qu'il jugeait promouvoir l'humain, qui vantait ses valeurs. Il était convaincu par leurs discours qui rejoignaient ses propres convictions, qui nourrissaient sa foi en l'homme. Peut-être certaines de leurs actions étaient-elles quelquefois violentes ! La révolution prolétaire l'avait été dans son temps. Il milita à leurs côtés sans plus se soucier du bien-fondé de certaines de leurs opérations, comme ils les désignaient.
S'il avait encore gagné en assurance, il avait perdu cette fibre qui lui faisait distinguer la pureté dans le regard des autres. Il avait ajouté des exercices physiques à son entraînement spirituel. Il délaissait son cercle d'amis du lycée qu'il jugeait maintenant bien trop timorés, trop éloignés des enjeux sociétaux. Lui prônait le courage des actes, un engagement sans limites, seul celui-là permettrait de vivre dignement. Il fallait en finir avec l'exploitation des masses, car elle était encore prégnante. Il en était lui-même victime, comme ses parents qui, après des années de labeur, se contentaient de vivre avec une retraite modique, toujours à la frontière avec les minima sociaux. Lui-même, avait finalement décroché un travail. Ses études en droit l'avaient servi. Deux ans plus tard, il était congédié. L'externalisation des méthodes de travail avait rendu son emploi caduc. Il n'était pas préparé à cette épreuve. Une amertume qu'il ressentait au fond de son être devint familière. Elle le réveillait le matin et il parvenait à peine à la faire taire la nuit.
Autour de lui, des bruits se font entendre, une révolte gronde, des revendications, de plus en plus fortes, jaillirent de milliers de voix. Elle viennent peu à peu s'écrire sur les murs. On évoque enfin tous les thèmes pour lesquels il s'était engagé : la solidarité, le respect de la dignité humaine, la taxation des plus riches, l'environnement à préserver pour les générations futures. Un élan nouveau le sort du marasme dans lequel il végète depuis des mois. Il rejoint ses mentors, regroupés sur des ronds-points, comme autant d'îlets de fortune. Pour certains, ils construisent ensemble des baraquements où le partage était la valeur fondatrice. Si quelques violences sont exercées, elles semblent toujours justifiées.
Une nouvelle journée de mobilisation s'annonce. Chaque fois, il reste dans les rangs, manifestant auprès des autres son rejet pour la politique suivie. Il a d'autres envies, plus belles, plus généreuses. Elles doivent vaincre. C'est l'impératif absolu pour résoudre les difficultés des uns et des autres.

Sortie de la brume des batailles rangées, des gaz lacrymogènes qui envahissent le boulevard, une ombre, véritable apparition, a surgi. Caparaçonnée, elle agite des armes. Sans réfléchir, il se jette sur elle.
15

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Vinvin Vinvin
Vinvin Vinvin · il y a
Sujet d'actualité, une bonne description sur les valeurs trompeuses de notre époque et nous rendent au final bien malheureux.
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Bien. heureux d'être le premier à voter et à apprécier cette pépite. belle découverte, ce fut. Au cas où vous auriez le temps, n'hésitez pas à visiter ma page surtout " Sous le regard du diable " en lice pour le prix Jeunes écritures. Je vous dis bonne continuation. Bonne année.