L'oiseau bleu de Charles Bukowski

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C’est vrai que j’y suis allé un peu fort, j’en étais à ma deuxième bouteille de vin blanc avant même le début de l’émission de Bernard Pivot. J’étais passé à l’épicerie d’en face juste avant. Il m’avait interviewé en premier, essayant de me cataloguer dans la Beat Generation. N’importe quoi ! Même si j’apprécie beaucoup les œuvres de Jack Kerouac et Neal Cassady.
Quel imbécile, je ne suis pas un « contemplatif », je décris sans filtres, et surtout sans esthétisme, la laideur et la cruauté d’un monde misérable qui m’est étranger ! Chacune de mes lignes est un uppercut.
Il m’avait ensuite comparé à Henry Miller : Question suivante ! ai-je répondu. Pourquoi faut-il toujours faire des comparaisons, mettre des étiquettes, classer les gens dans des boîtes ? La seule boîte dans laquelle je serai enfermé sera mon cercueil, alors n’essaye même pas !
Question idiote ? Réponse idiote ! Le traducteur dans l’oreillette parlait trop fort. Cigarette à la main droite, verre de blanc dans la gauche, j’ai commencé à m’emmerder. Pour me distraire et faire passer le temps, je tenais des propos incohérents, le regard perdu, la cendre tombait sur mon pantalon. J’ai toujours joué ce rôle d’homme incompris, trop libre pour les autres. Débauché, insoumis, alcoolique, vieux dégueulasse, phallocrate, provocateur… J’ai toujours fait ce qu’il fallait pour noircir mon image, c’est un pacte secret avec mon éditeur. Bien évidemment, tout cela n’est que de la comédie, je suis comme tout le monde, avec mes vulnérabilités et mes faiblesses, mais je dois continuer à jouer le jeu pour doper mes ventes de livres en Europe. Moi qui ai été clochard toute ma vie, malheureux chômeur ou pauvre postier, j’avais essayé mais je n’avais pas eu beaucoup de chance. Aujourd’hui me voilà passé de l’autre côté et tout cela m’inquiète réellement.
La table était recouverte par les ouvrages des invités, cinq au total. Le thème de l’émission était « la marginalité ». Après mon intervention ils ont parlé de moi sans même me regarder. J’essayais de baisser le volume de l’oreillette puis noyais mon regard dans mon verre en observant la surface calme du liquide.
Les autres écrivains n’étaient pas à ma hauteur, des petits Français sans envergure. Autre cigarette, autre gorgée de vin. J’avais repris la parole. Je sais, je parle trop lorsque je suis le sujet de conversation. C’est pour cela que mes textes sont principalement autobiographiques, il n’y a qu’à mon propos que je puisse avoir des certitudes.
Puis cela a été au tour des autres de se faire questionner sur leur bouquin, j’avais hâte que cela se termine. Alors que l’écrivaine s’exprimait, je m’étais penché pour regarder sous sa jupe fendue, cela avait un peu détendu l’atmosphère mais pas longtemps.
Je n’ai plus de scrupules avec les femmes : adolescent, j’ai été frappé de dyslexie et d’acné vulgaris (putains de furoncles !), je n’ai connu mon premier amour qu’à vingt-sept ans. Maintenant que je suis un poète célèbre, tout va mieux de ce côté-là, vraiment beaucoup mieux…
Ils étaient guindés, prononçaient des vérités ennuyeuses, se congratulaient en expliquant en quoi ils étaient marginaux, lamentables ! Trop de snobisme littéraire, ils m’ont soûlé, c’était triste à pleurer, mais je n’ai pas pleuré.
J’avais ensuite passé mon temps à marmonner des commentaires grossiers tandis qu’ils discouraient, un fond sonore très agaçant et insultant. Je jubilais sans le faire paraître. On m’a dit : « Bukowski, je vais te mettre mon poing dans la gueule ! » Le présentateur m’a dit « shut up! » en posant sa main sur ma cuisse. A-t-il cherché à m’infantiliser ? Comment a-t-il osé alors qu’une heure auparavant ils s’accordaient tous à dire que je suis l’un des meilleurs écrivains de ma génération ?
J’avais commencé à boire directement au goulot de ma troisième bouteille, provoquant des rires et des manifestations d’indignation dans le public. Ma patience épuisée je m’étais levé et avais quitté le plateau. Je ne sais pas si quelqu’un a déjà osé faire ça ! J’avais fait semblant de tituber, m’appuyant sur une épaule pour me maintenir debout et me diriger péniblement vers la sortie. L’animateur n’avait pas tenté de me retenir, cela aurait été inutile.

La nuit est belle et froide, je suis frigorifié, je suis l’Homme Frigorifié face à la monstruosité du monde et j’ai envie d’un whisky. Autour de moi, un bar, l’épicerie toujours ouverte et une prostituée. Demain j’irai voir des courses à l’hippodrome, j’adore ça, autant que la boxe ! Je ne serai sans doute plus jamais invité dans cette émission, et je m’en fous. Je continuerai à cacher ma vraie nature, à l’enfermer derrière des murs.
Il y a une affiche publicitaire pour une animalerie : un oiseau bleu dans une cage, il a l’air de chanter un peu. Tout est là, parfaitement résumé ; j’ai dans mon cœur un oiseau bleu, il est triste et voudrait sortir mais je ne veux pas que les gens le voient. Il symbolise à lui seul toute ma pudeur, ma sensibilité refoulée. Je pourrais entrer dans le troquet et finir de me soûler jusqu’à m’écrouler au pied du comptoir, mais je suis trop intelligent pour cela. Je regagne précipitamment ma chambre d’hôtel pour écrire ce poème que je mettrai bien vite de côté puis passerai à autre chose. Je tourne la molette du transistor rouge jusqu’à tomber sur un morceau de Brahms puis commence à frapper les touches du clavier comme mon père frappait mon cul avec son ceinturon.



J’extrais la feuille de ma machine à écrire pour me relire à haute voix : le texte est profond, tendre et apaisant, sans doute l’un de mes meilleurs. Pas mal pour un premier jet ! Il a été projeté sur le papier comme une fusée. Il révèle tout de moi, beaucoup trop, dévoile ce que je suis vraiment, ma personnalité cachée au monde. Je le publierai peut-être un jour, mais pas avant plusieurs années, lorsque ma fin sera proche. Alors attendez un peu, attendez que je sois mort. Attendez que je sois enterré dans une boîte avec une étiquette « don't try » sur ma tombe comme épitaphe à côté de l’image d’un boxeur. Attendez le dernier battement de mon cœur et vous pourrez voir mon oiseau bleu s’envoler enfin, car je ne l’aurai pas tout à fait laissé mourir. Alors seulement, vous pourrez lire mon plus beau poème et pleurer si cela vous chante, car vous, vous en êtes capable.
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