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L'ocre de la terre

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Rafiki

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FINALISTE
Sélection Public

J’attends dans l’ombre du couloir. Dehors le soleil est très haut mais la chaleur torride n’accable pas encore la foule qui bourdonne. Lui n’est qu’à quelques pas de moi. Il semble détendu. L’expérience sûrement.
Je replace nerveusement mon bandeau fétiche sur mon front. J’espère qu’il me portera chance aujourd’hui encore.
J’éprouve une sensation bizarre. Un mélange d’adrénaline et de peur mais aussi de joie et d’impatience. Je n’ai jamais ressenti un tel cocktail d’émotions.

***

Je m’appelle Ismaël Dia Koné. Je suis né à Tombouctou, au Mali. Mon père, Sélif, était avocat et ma mère, Leïla, bibliothécaire. Je vécus une enfance heureuse, avec mes petits frères Idriss et Kimbu, et ma sœur Naïla. Nous formions une famille très soudée. Les choses suivaient leur cours tranquillement jusqu’à un jour d’avril 2012, quand un évènement vint bouleverser notre vie à jamais.

Alors que je rentrais de l’école, j’entendis une salve de coups de feu tout près de chez moi.
En quelques heures des djihadistes avaient pris le contrôle de la ville. Une chape de plomb enveloppa la Perle du désert. Les semaines qui suivirent furent terribles. Mon père fut interdit d’exercer sa profession d’avocat et l’on mit en place des tribunaux religieux où l’on rendait des sentences complètement ubuesques. Ma mère aussi fut renvoyée à la maison car il était impensable qu’une femme occupe un poste de bibliothécaire. Mais avant cela, on prit bien soin de brûler des centaines d’ouvrages profanes devant ses yeux, pour lui faire expier les péchés qu’elle avait commis en les protégeant.

Cela ne s’arrêta pas là. Souhaitant se débarrasser de tous les ouvrages non-religieux, les djihadistes s’étaient lancés à la recherche des précieux Manuscrits de Tombouctou. Ces feuillets séculaires traitant de sciences, de philosophie ou encore de droit possédaient une valeur inestimable et étaient disséminés dans de nombreuses familles notables de la ville, qui les conservaient comme des trésors. Evidemment, nous étions soupçonnés d’en receler quelques-uns, et un matin, un groupe de soldats armés jusqu’aux dents investit notre salon sans crier gare.
Nous fîmes mine de ne pas comprendre ce qu’ils voulaient, mais mal nous en prit car ils saccagèrent toute la pièce. Mon père tenta de s’interposer mais il fut jeté à terre et roué de coups. L’un d’eux empoigna ma mère et lui jucha un couteau sous la gorge en ordonnant à mon père de révéler l’emplacement des manuscrits. Ma mère le supplia de se taire, mais leur chef, plus sadique que ses sbires, empoigna ma sœur Naïla par le bras. Avant qu’il ait eu le temps de poser sa kalachnikov sur la tempe de ma sœur, mon père sortit trois parchemins de sous une dalle d’un coin de la pièce.
En guise de remerciement il reçut un coup de poing dans l’abdomen, tandis qu’ils emportaient Naïla avec eux.
Ce fut la dernière fois que nous la vîmes.

Ma mère pleura pendant un mois entier. Alors, de peur que les terroristes ne reviennent me prendre moi aussi pour m’enrôler de force dans leur milice, mes parents décidèrent de m’envoyer en Europe. J’avais une tante et quelques cousins à Paris qui pourraient m’accueillir.
Au vu de la situation je dus emprunter les voies clandestines. Ainsi me retrouvai-je bientôt sur la côte libyenne après avoir traversé le Sahara grâce à un réseau de passeurs grassement payés. Les rivages italiens semblaient déjà tout proches, mais le plus dur était à venir. Par deux fois le canot de fortune bondé qui devait nous amener sur la tristement célèbre île de Lampedusa chavira. J’eus la chance de savoir nager et d’être secouru rapidement par des garde-côtes libyens, mais ce ne fut pas le cas de la plupart de mes compagnons qui vinrent agrandir un peu plus ce cimetière sous-marin que devenait la Méditerranée orientale.

La suite fut plus terrible encore. En proie au chaos elle aussi, la Libye était le terrain de bataille de divers groupes armés et l’un d’eux finit par mettre la main sur les sans-papiers que nous étions, pour nous jeter en prison. Nous qui rêvions de prendre le large étions enchaînés dans les bas-fonds de l’antique Sabratha et traités comme des galériens.
Mon geôlier se trouvait être un mercenaire malien. Je tentai de l’amadouer en lui parlant du pays mais je n’obtins pour toute réponse que des coups de crosse et une prise en grippe qui dura des semaines.

Mais les guérillas sont choses instables et éphémères, et au bout de quelques mois, une nouvelle bande armée vint nous libérer. Malheureusement les passeurs avaient disparu et je n’avais plus un sou en poche pour me payer une nouvelle traversée. Quelques temps après j’eus vent d’un changement au pays natal. Les djihadistes avaient été chassés. Le jour même je rassemblai mes quelques économies glanées çà et là pour m’offrir un trajet retour.

A mon arrivée ma mère tomba dans mes bras. Je lui dis que j’avais échoué par deux fois à rejoindre l’Europe mais que la troisième serait la bonne.
Les français avaient aidé à la reprise militaire de la ville, et en signe de main tendue leurs universités s’engageaient à accueillir plus d’étudiants maliens. Je repris donc bille en tête mes études de géologie et mis un point d’honneur à obtenir les meilleurs résultats pour être sélectionné. C’est ainsi que deux ans plus tard je décrochai mon billet pour Paris, à la plus grande joie de mes parents.

J’étais inscrit en troisième année de licence en sciences de la terre dans la prestigieuse université Diderot. Je logeai chez ma tante, qui me traitait comme l’un de ses propres enfants. Mes études se déroulaient certes plutôt bien, mais au prix d’un travail acharné. Je me rendis vite compte que j’avais besoin d’un exutoire, et en même temps de quelque chose qui me rappelle ma terre, mon pays.
Tous les jeunes maliens de mon âge jouaient au football, mais pas moi. J’optais pour une petite balle jaune et un terrain ocre.
Sous l’impulsion de mon père, j’avais suivi des cours de tennis pendant de nombreuses années étant enfant, mais les aléas de la vie ne me donnèrent pas l’occasion de m’y remettre jusqu’à mon arrivée à Paris.

Je me montrai plutôt doué et j’acquis rapidement un niveau qui me permit de remporter mon premier tournoi universitaire. J’obtins comme récompense une place pour assister à la finale du tournoi de Rome. Moi qui avais échoué à rejoindre l’Italie en bateau clandestin, je volais maintenant vers sa capitale aux côtés du staff de l’équipe de France universitaire. Ironie de la vie.
A l’issue de la rencontre, un grand champion suisse m’offrit son bandeau. Depuis, il serre mon front à chaque match.

J’ignore si ce bandeau a contribué à mon ascension fulgurante mais avant la fin de mon Master de géologie j’étais devenu un outsider redouté dans les tournois. Je me souviens même avoir dit à ma mère au téléphone qu’elle verrait bientôt un jeune malien à la une des journaux.
Effectivement, quelques mois plus tard un jeune malien fit bien la une des journaux français : Mamoudou Gassama, qui avait escaladé un immeuble en plein Paris pour sauver un enfant suspendu dans le vide. Quant à moi, j’étais au repos forcé avec une cheville foulée...

Mais je n’avais pas dit mon dernier mot. L’année suivante mes efforts finirent par payer, et contre toute attente je parvins à me qualifier pour le plus prestigieux des tournois en terre battue : Roland Garros. Mieux encore, grâce à des matchs très aboutis et bien aidé par l’abandon inattendu de deux de mes adversaires, je me hissai jusqu’à un improbable quart de finale. Ma bonne étoile s’était enfin mise à briller, elle qui m’avait toujours boudé.

***

Plus que quelques instants maintenant avant de fouler la terre battue. Le grand champion suisse sautille sur place pour s’échauffer. Si j’avais pensé un jour l’affronter ! Il a annoncé aux médias que ce serait le dernier tournoi de sa carrière. Pas de chance, j’espérais qu’il finisse en beauté. Je vais enfin savoir ce que ça fait d’affronter son idole.
J’ajuste mon bandeau une dernière fois et je fonce vers la lumière aveuglante du Central.

PRIX

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Rafiki  Commentaire de l'auteur · il y a
Chers lecteurs, merci de votre soutien qui a porté ce texte en Finale ! Merci aussi à tous ceux qui viennent encore affirmer leur soutien ou (re)lire le texte.
Voici quelques précisions sur les détails historiques :
-Les Manuscrits de Tombouctou ont pour leur grande majorité été sauvés, notamment car certains avaient été mis à l'abri avant l'arrivée des djihadistes.
-Sabratha est une ville de Libye tripolitaine qui fut le point de départ des embarcations pour Lampedusa pendant les années de guerre civile en Libye ainsi que le repère des passeurs en tous genre. La ville possède également des ruines romaines parmi les mieux conservées d'Afrique.

Si les aventures d'Ismaël vous ont plu, vous pouvez découvrir mes deux autres textes :

-Le chant du merle : un TTC plus poétique au côté historique en lice au Grand Prix Hiver
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chant-du-merle

-Une nouvelle vie : un récit d'aventure en lice au Prix Jeunes Écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-nouvelle-vie-8

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Brune Hilde · il y a
Belle découverte grâce au forum. +5
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Rafiki · il y a
Merci beaucoup Brune. Cela peut sembler assez cocasse que vous soyez passée par le forum pour arriver ici car nos deux textes se côtoient en finale :)
Mais comme on dit : tous les chemins mènent à Ro..land Garros !
Bonne chance à vous aussi

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JACB · il y a
Mon soutien de nouveau Rafiki
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Rafiki · il y a
Merci à vous JACB. Vous semblez très bien partie dans cette finale ;)
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Marie Hélène Peneau · il y a
J’arrive un peu tard pour déguster ce beau texte. Balle de match !
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Thara · il y a
Bonne chance à votre texte !
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Fred Panassac · il y a
À nouveau un grand bravo pour cette histoire profondément attachante, et tous mes votes pour saluer votre finale. Je suis actuellement en lice dans la Matinale, en particulier avec ce poème
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/comme-l-eau-et-le-feu
et je vous invite sur ma page pour conforter son classement si cela vous plait.

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Rafiki · il y a
Merci Fred. Je passerai faire un tour sur votre page. On y trouve toujours plein de choses intéressantes ;)
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Jolie finale !
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Dimaria Gbénou · il y a
Je renouvelle mes voix. ***
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Keita L'optimiste · il y a
Je vous souhaite une bonne chance sur ce long chemin. Je vous invite à découvrir mon texte sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/apparait-maintenant pour y voter.
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Isabelle Lambin · il y a
Mes votes renouvelés pour la finale Rafiki
Bonne chance

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Rafiki · il y a
Merci à vous Isabelle. A bientôt sur nos pages
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Bertrand · il y a
bonne finale^^+5
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Rafiki · il y a
Merci Bertrand !
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Antoine Finck · il y a
Mes voix à nouveau.
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Rafiki · il y a
Merci à nouveau Antoine
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