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L'inversion des pôles

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Eowyn

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FINALISTE
Sélection Jury

Je suis là, exactement là, à l'endroit que j'avais fui, de toute ma volonté. Si je le pouvais, si j'en avais la force, j'en rirais. L'ironie de l'histoire, paraît que cela s'appelle. Cette ironie, je la vomissais.
J'avais tout perdu, mes enfants, ma femme, ma ferme, ma vie. Depuis trois ans, depuis l'inversion des pôles, Grenoble était devenue une réplique de Venise mâtinée de la Nouvelle-Orléans. Les rues s'étaient changées en canaux, des bayous avaient fait leur apparition dans les quartiers sud de la ville avec en prime, une brume tenace et angoissante. La nuit venue, le claquement des gueules d'alligators retentissait. Des hommes disparaissaient, des pleurs flottaient le long des berges construites à la hâte. Les Alpes s'étaient ratatinées, ressemblant à une vieille pomme pourrie, la campagne environnante s'apparentait à la lointaine ville de Bray-Dunes. Et moi, je devais désormais cohabiter avec la tante Euphrasie, dans son appartement minable, sombre et humide.
La tante Euphrasie était, quel que soit le moment de la journée, la fusion d'une endive et d'une méduse. Son corps avait épousé les courbes de son unique fauteuil. Je l'avais toujours connue ainsi. Je n'avais que trois ans lorsque les services sociaux s'étaient débarrassés de moi auprès de cet épouvantail, et je me souviens parfaitement – car, don ou malédiction, j'ai une mémoire éléphantesque – de m'être juré de tout faire pour quitter cette rotondité déplaisante. J'avais honoré ma promesse, cadeau d'anniversaire de moi à moi pour mes vingt ans sans savoir que trente ans plus tard, le dérèglement des pôles m'obligerait à subir l'haleine fétide de la vieille Euphrasie aucunement perturbée par l'inversion.

— Équipe Oméga ! Provisions ! ahane Athanase.

Tout jeune officier, Athanase Legendre déploie des efforts de dingue pour masquer les tremblements qui éraillent sa maigrelette voix. Il n'a pas plus envie que les trois autres membres du groupe de s'aventurer dans le Domaine des Fauves. Les plus atroces rumeurs ne cessent de se propager. Mais il faut approvisionner Grenoble. Telle une outre, la cité gonfle et ne sait où mettre les déracinés qui y s'agglutinent par douzaine. Le Parc des Écrins a été vidé de sa substance. Plus rien n'y gambade, vit, pousse. Tout y a été tué, bouilli, cuisiné, avalé. D'où le Domaine des Fauves.
Ni Pablo le mécanicien, ni Églantine la commerciale, ni Hakim l'informaticien aux chaussettes improbables n'avaient jamais chassé. Moi si. Avec Philibert, dès que la saison était ouverte, nous passions nos dimanches à traquer aussi bien le petit gibier de la montagne que celui de la plaine. Gélinottes des bois, perdrix grises, cailles des blés, ragondins, tout nous convenait. En fait, ce qui nous plaisait par-dessus tout, c'était de crapahuter, de se repaître du chant des collines, des monts que nous traversions. Eh oui, les collines chantent ! Qu'est devenu Philibert ? En quoi s'est métamorphosée le Domaine depuis que les animioles le hantent et le quadrillent.

— Michel ! Michel ! murmure Églantine, on est déjà passé dans cette zone. Depuis deux jours, on tourne en rond.
Avant même que je ne réponde, Églantine s'est adossée contre un tronc tordu, puis s'est laissée glisser. Mauvaise idée ! À la nuit tombée, le bois grouille de zombiours. Et ce n'est pas avec le cran d'arrêt que j'ai subtilisé au cadavre énuclée d'Athanase que je vais pouvoir tenir tête à ces monstres aussi hauts que larges. Et d'une laideur telle que la tante Euphrasie pourrait prétendre au premier prix de beauté.
— On n'aurait pas dû se séparer, ajoute-t-elle en étouffant un sanglot.
Églantine n'est plus que l'ombre d'elle-même. La commerciale, responsable de projets, directive, a laissé place à une pauvre petite chose apeurée. Elle enserre ses genoux comme s'ils pouvaient lui servir de rempart. L'espace d'une demi-seconde, un souvenir se superpose sur mes rétines à l'image fragile d'Églantine. Je doute. Cette posture, c'était celle que Nina, ma fille, affectionnait quand depuis la terrasse, elle observait le ciel, comptait les étoiles, chantonnait la mélodie des collines à son jeune frère, s'unissait aux esprits ancestraux. Cette posture, c'était celle du temps où nous étions tous les quatre. Avant que ma famille ne se poussiérise sous mes yeux, ne se délite entre mes bras, que les pôles ne s'emmêlent les pinceaux !
— Relève-toi ! je grogne. C'est trop dangereux ici ! Les zombiours rôdent.
Je suis à deux doigts de lui hurler dessus. La faune, la flore, les alpages sont partis en cacahuète. Très bien ! Mais il hors de question que nous servions d'apéritif à ces hybrides aux mâchoires gargantuesques, aux griffes acérées telle des épées de Tolède. Sans ménagement, je saisis son bras, l'oblige à se déplier. Un peu trop car Églantine perd l'équilibre, plonge la tête la première dans un rachitique myrtillier. Et pousse un beuglement qui rendrait Beethoven encore plus sourd ! Elle brandit un pied. Un pied sans mollet ni cuisse. Un pied tout seul ! Un pied qu'elle balance dans les airs ! Tout en faisant un arc de cercle, des lambeaux de chair pendouillent le long de ce qui a été une chaussette. Hakim ! C'est la chaussette d'Hakim ! On y devine les motifs années disco dont il était si fier !
Dans les yeux exorbités d'Églantine, la même frayeur que dans les miens. Alors que je tends une main pour l'aider à s'extirper du buisson, les myrtilles se mettent à grelotter, le sol à se soulever, les collines à mugir. Un aigle royal pourvu de cornes de bouquetins fond sur nous. Quelles prunelles pénétrantes ! Et moi qui psychotait à cause des zombiours ! Églantine hurle encore et encore sans pour autant couvrir la voix vengeresse qui jaillit du myrtillier, la même voix d'outre-tombe qui s'était abattu sur ma ferme, avait disloqué mes animaux, qui maintenant entre dans ma tête, triture mon cerveau, écartèle ma boite crânienne, fait bouillir mon sang, fondre ma peau. Et j'entends comme jamais s'épanouir le chant cristallin de Nina.

PRIX

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Joëlle Brethes · il y a
Quel thriller ! :(
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Claire Bouchet · il y a
Bonne suite à vous dans cette finale Eowyn !
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Fred Panassac · il y a
Grenoble habillé pour l’hiver du réchauffement, et bien au-delà...j’ai adoré ce thriller bien flippant. Pourvu que ce soit le plus tard possible... en attendant cette perspective, voici toutes mes voix !
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Miraje · il y a
Un vote confirmé. Bonne finale.
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Sylvie Franceus · il y a
Bbbbbbbrrrrrrrrr. .. j'ai eu peur..
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Ginette Vijaya · il y a
Je vous souhaite bonne chànce , Eowyn
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Christopher GIL · il y a
J'ai aimé votre histoire entre thriller et horreur le tout dans une ambiance "zombie", c'est prenant et bien écrit, toutes mes voix!
Venez me lire si ça vous tente! :)

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Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Félicitations! Toutes mes 5 voix. Je vous invite à lire et à supporter mon texte. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-beaute-dun-reve
Merci !

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Françoise Mornas · il y a
Original et effrayant... Mes voix.
Si vous voulez passer sur ma page...

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Jarrié · il y a
Mes voeuvoix...
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