L'intelligence primitive artificielle

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J’aime me rendre tous les matins à la boulangerie pour acheter mon pain quotidien. Outre la qualité gustative de la baguette, c’est la jolie et avenante boulangère qui justifie ma fidélité à son magasin. Nous parlons un peu, je tente quelques plaisanteries pas trop grivoises, qui sont commercialement bien accueillies. Je ne suis pas dupe, mais ne boude pas mon plaisir. Pas comme ma coiffeuse habituelle, belle aussi évidemment, mais fort peu accueillante. Peut-être agacée par mes remarques ironiques qui font fi de l’image bourgeoise qu’elle souhaite montrer d’elle-même et à chaque fois, pour se venger, me laisse des escaliers au-dessus des tempes et sur la nuque.

Hélas ce matin, la belle étant en congés, c’est une machine qui est préposée à la vente de ma petite miche. Elle a la forme et la dimension d’une armoire normande, anguleuse, fonctionnelle, rutilante. Je respecte les instructions et glisse ma pièce de monnaie dans une fente rigide, froide, pas accueillante du tout, prévue à cet effet. Alors, avec un bruit métallique désagréable, une baguette apparaît derrière une trappe transparente.

Artificiellement intelligente peut-être, mais disgracieuse.

Surestimant les capacités cognitives de ce monstre de fer, je lui adresse un « merci » comme à un être pourvu de raison. La bête hélas ne me répond pas.

Artificiellement intelligente dit-on, mais pas polie.

Je suis alors, très troublé, debout devant ce coffre métallique, désemparé, désespéré même, emprunt de nostalgie et machinalement, je lui caresse le capot. À ce moment là, vous me croirez si vous voulez, comme je vais saisir le pain, la trappe se referme et me pince les doigts.

Artificiellement intelligente évidemment, mais susceptible.

Je m’en veux. Quel besoin ai-je de montrer un intérêt pour cet appareil qui ne le mérite pas ? Vous me connaissez, on ne se refait pas, comme la moutarde, la colère me monte au nez, je donne un violent coup de pied dans le carter bas de cette mécanique. Que je défonce, il n’est vraiment pas solide, ce qui laisse apparaître la réserve de pain. Un dragon de bonne conduite, qui s’est attribué la surveillance de la rue, se met à crier : « les vandales sont parmi nous, au voleur !» Comme il gueule très fort, tous les redresseurs de tort à 2 kms à la ronde me tombent dessus. Je crois un instant qu’ils vont me lyncher. J’ai beau expliquer mon trouble, le pincement de doigts, ils me trainent au commissariat. En me donnant quelques coups, lorsque l’on a l’avantage du nombre et la certitude de l’impunité, il faut en profiter, c’est humain. Je ne peux pas, hélas, prendre le pain que j’ai payé.

Le mandataire légal (l’agent de service) fait preuve de sagesse en me mettant en cellule. Pour se donner le temps de la réflexion d’abord et surtout me mettre à l’abri des individus bien agissants qui jugent que le crime de lèse machine que j’ai commis mérite le déshonneur... et quelques coups encore.

L’homme sage (l’agent de service), pour affiner son jugement, se déplace lui-même sur le lieu du forfait. Il estime que la protection basse du bahut métallique distributeur de pains peut être remise en place très facilement et me condamne, en vertu des pouvoirs qu’il s’est octroyé à réparer le dit capot. Il me fait jurer de ne plus recommencer, même si la machine me pince encore les doigts.

Alors, chers lecteurs, j’ai juré et réparé la boite de métal qui garde, hélas pour elle, la marque du coup. Mais à vous je promets, sur mon honneur, de ne plus manger de pain pendant les congés de la vendeuse de baguettes et si je suis en excès de caresses à distribuer, de les réserver, si elle le veut bien, à l’être de chair et de sang qui m’accepte tel que je suis et me vend, avec le sourire, le pain quotidien.

À propos, la machine est sans doute encore artificiellement intelligente, mais un peu cabossée.

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Felix Culpa · il y a
Un délicieux conte contemporain, urbain, qui me fait penser à la chanson de Jo Dassin : le petit pain au chocolat. J'aime la façon dont l'histoire dégénère, la tournure que prend cette aventure lorsque, pour un simple coup de pied, tout l'arsenal répressif de cette société en voie de robotisation se met en branle ! Une fois la machine cabossée, la belle boulangère n'a plus " qu'à bosser "... pour gagner son pain en vendant ses miches ! ;-)))
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Michu Brochel · il y a
Merci d'avoir pris la peine.
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Felix Culpa · il y a
C'est une belle histoire qui en dit bien plus long ! Personne n'avait pensé qu'il pouvait exister un âge primitif pour les machines !
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Michu Brochel · il y a
La roue, la brouette, le fil à couper le beurre sont des machines très primitives.
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Felix Culpa · il y a
Je voulais parler des machines électroniques ! L'intelligence artificielle en est à ses balbutiements, à sa préhistoire, alors que nous la pensons très avancée !
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Michu Brochel · il y a
J'ai considéré que la machine à distribuer le pain était d'un automatisme très primitif, l'étape d'avant l'informatisation. Rien de poétique.