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L'incandescence de l'aube

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Johelle

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22h33, la nuit pénétrait, impudique, par les portes de l’aéroport Modibo Keïta, la température extérieure ce jour-là avait sensiblement dépassé les 45°, un record pour cette mi-février, et l’air conditionné procurait enfin un semblant de fraicheur.
Je rentrais sur Paris, j’avais passé deux jours à Bamako, pour couvrir la biennale de la photographie. L’Afrique dans toute sa diversité éclatait sous mes yeux, colorée et bruyante, vivante, vibrante, brulante, épicée. Les boubous bariolés dansaient sous la lumière crue des néons, quelques européens les yeux rivés sur les panneaux d’affichage échangeaient parfois des sourires convenus avec d’autres groupes ; blancs. Comme eux.
En un quart de seconde, le monde bascula
Brutale, saisissante, instantanée, une panne d’électricité stoppa la vie grouillante des passagers en transit.
Dans ce temps suspendu, les écrans des portables dessinèrent de curieuses guirlandes, la panne était sérieuse, il y en aurait surement pour plusieurs heures.
Ma peur du noir remontait à l’enfance, les monstres du placard ressurgissaient du passé. J’étais de nouveau, petite fille solitaire, en proie à une terreur irraisonnée, froide, implacable, exigeante.
Je me mis à crier
Une voix, masculine
-« Calme toi, viens. Il ne faut pas rester ici, les systèmes électriques des portes vont bloquer les issues, nous serons pris au piège »
La puanteur aigre de la peur est devenue suffocante.
Nous sortons, enfin.
Partout des gens crient, pleurent, pas de lune, pas d’’étoiles.
Une nuit majuscule.
La peur colle à mes sandales, nous marchons en silence, j’ai 3 ans, 5 ans, je ne réfléchis plus, la peur me rend infiniment vulnérable.
-« On va s’assoir ici, nous sommes en sécurité » Il prononce le français avec une voix lente, calculée
Je murmure :
-« Tu crois que l’électricité va revenir bientôt ? mon téléphone est déchargé..»
-« L’électricité permanente en Afrique est un luxe, il est inutile t’attendre »
-« Mais pourquoi m’aides-tu ? qui es-tu ? »
-« Tes cris...comme une fêlure... une déchirure..., je n’avais jamais rien ressenti de pareil, je devinais ta peur, je pouvais la toucher, c’est ton cœur qui m’a appelé, il n’y a rien à expliquer... je m’appelle Valentin et toi ?»
Mes pensées tourbillonnent, tout ceci est insensé, un cauchemar, je répète son prénom à voix basse, ces 3 syllabes m’évoquent des souvenirs, il était une fois...et chaque jour je t’aime davantage...tu seras pour moi unique au monde... Mais tout m’échappe un peu, le temps, l’espace, je murmure :
-« Anaëlle , je m’appelle Anaëlle»
Nous sommes assis côtes à côte, nos cuisses et nos épaules se touchent et ce simple contact redessine les contours du monde.
Il dit
« La nuit à ses secrets, je peux te les apprendre »
Ma main, minuscule dans la sienne, il la pose doucement sur la pierre du banc où nous sommes assis
« Sens tu la tiédeur, le grain délicat de la pierre ? la nuit, tous nos sens sont en éveil, dans nos mondes énervés, nous oublions parfois l’essentiel, la respiration de la terre qui nous porte, écoute, écoute-la ce soir, ce murmure du monde qui chuchote à ton oreille »
Le froissement des feuilles, les bruits étouffés qui nous parviennent en saccades, la berceuse d’une mère pour calmer son enfant, le bruit sourd de la vie, de la ville à côté.
Lentement, sous mes yeux, une fresque se dessine, la nuit se repeuple des âmes palpitantes du monde, la peur devient moins exigeante, laissant la place à la curiosité, je souris
Je me tourne vers lui,
-« Qui es-tu ? un sorcier vaudou ? »
-«  Saurons-nous jamais vraiment qui nous sommes ?» puis il rit
-« Nous avons de longues heures devant nous, crois-tu au hasard prodigieux ? »
Lentement, doucement, calmement, cette nuit s’éclaire de nos mots, je redécouvre le plaisir de la parole donnée, écoutée, comprise, la nuit tisse autour de nous un cocon de douceur,
De nos rêves à nos âmes, de nos mots à nos sens, de nos vies à nos nuits nous explorons le territoire secret de la connaissance de l’autre.
Puis les minutes passent, et nos rires, et nos rêves :
Confidences.
Puis les heures passent et mon cœur s’effiloche sous les mains habiles du destin, sous l’émotion des mots de l’inconnu de l’aéroport :
Re- naissance.
Puis le temps passe et la fatigue nous berce :
Somnolence.
Ma tête repose sur son épaule. Son prénom dont le sens m’échappait a enfin prit sa place dans ma conscience
Puis l’aube, incandescente, une aube carte postale
Je dis tout bas
-« Le jour se lève, c’est si beau »
A la lumière de ce matin du 14 février, je découvre ses mains, le visage attendu où le sourire s’éclaire. Puis je lève les yeux, les plonge dans les siens, et là, le temps s’arrête. Les iris bleu-pâle sont comme voilés de blanc. Et dans ses yeux brouillard où la nuit permanente a trouver son refuge, l’aveuglante vérité brûle mes derniers doutes. Je comprends qu’au-delà de nos yeux, les âmes vagabondent, les âmes se rencontrent.
Et cette aube flamboyante qu’il ne verra jamais scelle de sa beauté la fragile évidence de cet amour naissant
Alors, tout doucement en posant sur sa bouche un baiser chrysalide
Je murmure dans un souffle
- « Bonne fête Valentin ».

PRIX

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Kriss · il y a
c'est beau et poétique et riche en émotions...merci
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Geny Montel · il y a
Des yeux voilés qui ne verront pas la lumière du jour, mais la lumière de l'amour... Un texte très émouvant !
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Jfjs · il y a
histoire difficile d'un amour impossible ? Plein d'émotion ce texte
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Paranthese · il y a
Beaucoup d'émotion, une sensibilité ténue et un bref et intense moment à lire ces mots...
Merci

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Johelle · il y a
Merci pour ce joli commentaire , hors parenthèse !
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Topscher Nelly · il y a
Texte très joli.Mes voix
Mon texte si vous le souhaitez :http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/je-te-promets-6

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Johelle · il y a
les amours impossibles..un joli sujet, bien écrit... bravo
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Laureline · il y a
Joli
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Johelle · il y a
Merci pour ce petit mot gentil !
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