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Ligne de vie

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Steph

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La rame bouge un peu, mais j’ai l’habitude. Dix ans maintenant que j’emprunte la même ligne, que tous les matins, je quitte mon deux-pièces de banlieue pour rejoindre le quinzième étage d’une grande tour en verre, dans le quartier des affaires. Dix ans que j’ai quitté ma province natale pour refaire ma vie dans la capitale.

En général, je reste debout. Cela me donne l’impression de dominer un peu la situation. Autour de moi, il y des passagers que je reconnais, des visages familiers. Beaucoup d’hommes d’affaires, déjà en train de tapoter sur le clavier de leur ordinateur. Même RER, même horaire. Mêmes vies ou presque.

Devant moi, une mère et sa fille sont assises côte à côte. La maman semble totalement absorbée par la lecture de son livre de poche. D’où je suis, je n’arrive pas très bien à lire le titre. Il y est question, je crois, de nuances de gris. Son cartable sur les genoux, la fillette s’ennuie terriblement. En face d’elles, une petite vieille s’accroche à son sac à main. Je me demande ce qu’elle peut bien faire, de si bonne heure, dans les transports en commun. Un rendez-vous médical peut-être. De l’autre côté, sacs à dos posés devant les pieds, un couple d’adolescents en route pour le lycée. A voir ses yeux qui brillent, ses gestes empruntés, le garçon est amoureux. La jeune fille, elle, s’amuse à l’ignorer en continuant de faire défiler les images sur l’écran de son téléphone. Au fond du wagon, un chanteur, guitare en bandoulière, enchaine quelques accords. Son béret posé à l’envers entre ses pieds est censé susciter la générosité des passagers. Malheureusement, à cette heure matinale, personne ne l’écoute vraiment, et sûrement pas les cols blancs, déjà dans leurs business plans.

Je me tiens au tube en inox qui me sert de poignée, et j’observe, avec discrétion, les autres voyageurs. Le temps du voyage, chacun est dans sa bulle. Il est pourtant évident que nous sommes tous dans le même train, sur la même ligne, et que nous allons tous au même endroit. Chaque trajet devrait être une fête. Chaque matin devrait être un nouveau départ. L’occasion de réaliser de petites ou de grandes choses, et se dire, le soir venu, que la journée valait le coup d’être vécue.

Le RER quitte la partie aérienne du trajet. Nous pénétrons intramuros en même temps que nous descendons sous terre. La lumière est maintenant très différente. A cause de l’obscurité du tunnel et de l’éclairage au plafond, des reflets apparaissent sur les vitres. A ma grande surprise, les images qu’ils renvoient sont très différentes de ce que je peux observer à l’intérieur de la rame. La maman et sa fille jouent ensemble. Elle rient, elles chantent et tapent sur leurs genoux avec les mains. La gamine est aux anges. En face, la vielle dame n’est plus seule. Elle est accompagnée d’un homme âgé aux tempes grisonnantes. Il a, vis-à-vis d’elle, des gestes plein de bienveillance. De temps en temps, elle le regarde avec tendresse, et les traits de son visage paraissent plus détendus. De l’autre côté, le jeune garçon s’est rapproché de sa voisine. Elle se montre beaucoup moins farouche, alors, il en profite pour passer son bras par-dessus ses épaules. Elle penche la tête sur le côté. Leurs visages se rapprochent, leurs lèvres se touchent. Un peu plus loin, toujours dans le reflet d’une vitre, le chanteur est vêtu d’un costume de scène qui brille plus que la veste d’un sosie d’Elvis Presley à Las Vegas. Sa guitare électrique est reliée à un ampli, et les geeks ont replié leurs PC sur les genoux pour taper dans leurs mains.

Dans un virage serré, les roues du RER couinent sur les rails. L’espace d’un instant, je suis déstabilisé. Je manque tomber en arrière. Quand je retrouve enfin l’équilibre, l’ambiance a sensiblement changé autour de moi. La mère de famille a refermé son livre. Elle donne une pièce à sa fille pour qu’elle aille la glisser dans le béret du chanteur. L’octogénaire assise en face a les mains moins crispées sur les poignées de son sac. Son front, ses joues, sont un peu moins ridés. Quant à l’ado ébouriffé, il s’est rapproché de sa voisine. Il pose une main sur sa cuisse, et elle lâche un instant son téléphone. Il y a même un homme d’affaires, portable toujours sur les genoux, qui dodeline de la tête au rythme de la guitare. Je me réjouis de voir tous ces visages, bien réels, enfin souriants.

Nous nous arrêtons à une nouvelle station. Les portes s’ouvrent automatiquement sur le quai. Les passagers qui montent sont plus nombreux que ceux qui descendent. C’est l’heure de pointe, la rame est bondée. Je me retrouve plaqué contre une paroi du train. En tournant la tête vers la vitre, je devine l’image, un peu floue, d’un jeune garçon déguisé en cow-boy. Je me souviens de cette panoplie. Mes parents me l’avaient offerte pour mes dix ans. A l’époque, je rêvais d’ouest lointain et de chevauchées dans les grandes plaines. Pourquoi est-il là ? Qu’est-ce que le gamin que j’ai été il y a vingt ans essaie de me dire ? Il est peut-être temps pour moi de m’interroger sur le sens à donner à ma vie. Je ressens soudainement le besoin de faire le point, de prendre le temps de me retrouver, après dix années passées sur les chapeaux de roues. Ai-je fait les bons choix ? Suis-je sur la bonne ligne ? La bonne ligne de vie ?

C’est décidé, au prochain arrêt, je saute du RER et je fonce prendre l’air sur les boulevards. Je m’installerai à la terrasse d’un café, j’irai traîner dans les rayons des grands magasins ou déambuler dans les musées au milieu des touristes. Mes collègues pourront s’inquiéter, mon patron s’impatienter, tant pis ! Je m’échappe. Le temps d’une journée ou pour le reste de ma vie.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Un voyage très réussi qui nous présente le monde tel qu’on voudrait qu’il soit. Une utopie bienfaisante qui a tous mes suffrages.
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Steph · il y a
Merci Fred pour vos commentaires toujours très justes et encourageants !
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Elena Hristova · il y a
j'apprécie beaucoup le rythme de votre récit, je me suis laissé bercer bercer bercer jusqu'à ce qu'un jour le prochain arrêt. Et c'est là que je me suis arrêtée, sans oublier de vous laisser mes 5 votes avant de m'en aller.
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Steph · il y a
Merci Elena !
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Keith Simmonds · il y a
Beau texte agréable à lire ! Je vous invite à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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Jean Calbrix · il y a
Un beau moment de vie dans le métro ! Bravo, Steph ! +5
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Steph · il y a
Merci Jean !
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Azazou78 · il y a
Très beau texte, doux et plein de poésie. Bravo, et merci de m'avoir fait passer un moment de lecture et de rêverie aussi agréable !
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Steph · il y a
Merci Azazou78 !
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Patrick Peronne · il y a
On ne voit bien qu'avec le cœur. Allez, Petit Prince... saute et va t'en retrouver ta planète. Mon vote pour ce texte abouti.
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Steph · il y a
Merci Patrick !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une sympathique introspection, espérons que ce passager prenne la bonne voie, celle de vivre vraiment sa vie.
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Steph · il y a
Merci Lise !
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Coco · il y a
"Chaque matin devrait être un nouveau départ ..." ça me plaît bien !
Tu nous dis quand tu sautes en marche ....surtout si c'est pour le "reste de ta vie !" !!!

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Steph · il y a
Nouveau départ ne veut pas forcément dire Changement de vie ;-) Merci Coco !
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Minibulle · il y a
Bien vu tous ces visages dans la rame. Et qui n'a pa eu envie une fois de ne pas aller bosser...mes votes pour l'école buissonnière qui me plait bien. Mon "lui et elle " voyagent aussi et "la cavale d'Alex" est dans la matinale. Ça vous tente ?
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Steph · il y a
Merci Minibulle ! J'ai lu avec plaisir "lui et elle", et j'ai voté.
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Pascal Depresle · il y a
Je suis comme tous les lecteurs, cette envie irrésistible de sauter en marche .... C'est réussi. Si le cœur vous en dit je vous invite à visiter mon 7h24.
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