L'homme qui a vendu la Terre

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Image de Été 2020

Benjamin Blatter essayait de rationaliser l’acte qui motivait sa venue sur Mars. Tout de même, les hauts fonctionnaires de L’ONU avaient réfléchi pendant des mois avant de prendre leur décision. Et même si les hauts fonctionnaires ne sont pas parfaits et que certains sont corrompus. On peut quand même s’imaginer qu’ils savaient ce qu’ils faisaient en l’envoyant comme représentant sur Mars.

Choisir Benjamin Blatter pour ce rôle était quand même d’une ironie surprenante. Les Blatter, pionniers dans l’exploration spatiale au début du XXIIe siècle étaient adorés par les Aliens des différentes espèces. Ils représentaient une humanité soumise et souriante, toute contente d’être enfin invitée à la table des « grands maîtres » de l’univers.

Sur Terre et sur les colonies, à part quelques conservateurs passéistes, tout le monde considérait les Blatter comme des reliques d’un passé un peu honteux. Alors quand Michel Dia, le porte-parole de l’ONU, a annoncé que se serait Benjamin Blatter qui devrait négocier la vente de la Terre, beaucoup ont protesté. Cependant, rien n’y a fait, le 05 mai 2420 à 7H56, la fusée qui transportait Benjamin Blatter s’est posée sur l’aéroport interstellaire de Mars.

Alors qu’on l’amenait vers l’hôtel « Providence », là où avait lieu le grand congrès,
Benjamin se souvenait de ses cours d’Histoire. En 1803, la France avait vendu la Louisiane aux États-Unis d’Amérique. En 1622, les Amérindiens avaient vendu Manhattan aux explorateurs hollandais pour 1000 dollars.

Était-ce vraiment si extraordinaire de vendre la Terre ? Son grand-père Ayané Blatter avait bien vendu le domaine familial pour éviter la ruine. La Terre était endettée et ne pouvait pas rembourser depuis des années. L’ONU avait pris ses responsabilités et tout Blatter qu’il était, il ne pouvait rien y changer.

Cependant, Benjamin avait beau raisonner, il se sentait sale. Et au moment où il serra la main du sympathique ambassadeur d’U-Cray, il ressentit une envie de vomir qu’il eut du mal à contrôler.

Anka, l’ambassadeur Crayen prit la parole en français, il maîtrisait parfaitement la langue maternelle de Benjamin.

Comme vous le savez Monsieur Blatter, notre planète a une grande estime pour l’humanité et particulièrement pour votre famille. Nous nous sentons comme privilégiés de pouvoir négocier avec vous.
— Le privilège… c’est notre privilège ! répondit Benjamin, visiblement troublé.

Anka lui sourit avec sa bonhomie habituelle, il sentait le malaise de son interlocuteur et s’inquiétait d’un éventuel changement de plan à la dernière minute, comportement typiquement humain.

— Monsieur, la proposition que l’ONU a acceptée d’une vente des droits économiques de votre planète est un changement qui de votre point de vue est unique et sûrement très dur à envisager. Mais comme vous le savez, U-Cray a acheté plus d’une dizaine de planètes. Et à chaque fois, nos partenaires ont gardé une indépendance culturelle quasi totale.
Et puis cela arrive à tout le monde, pendant plus de cent ans, U-Cray appartenait à nos voisins d’U-Grain. Peut-être qu’un jour vos colonies connaîtront une croissance économique qui vous permettra de racheter votre planète. L’avenir est surprenant.

— Nous verrons bien. Répondit Benjamin qui se cherchait une contenance hors de propos.

Cet échange un peu gênant fut suivi d’un long discours qu’Anka et Benjamin prononcèrent ensemble depuis la salle de presse du Providence. Ils y vantaient tous deux les termes du traité, à les entendre, tout le monde sortait gagnant de la vente. Les halodecks du monde entier diffusèrent en direct la tendre accolade entre l’ambassadeur Crayen et le représentant terrien. Difficile de ne pas être ému.

Il s’en suivit un dîner tout aussi gênant où Benjamin mangea peu et où Anka parla beaucoup. Au moment où Anka le quitta, Benjamin Blatter ressentit un mélange peu familier de sentiments : entre l’humiliation et le soulagement.


Après un voyage chaotique de quelques jours, Benjamin atterrit à l’aéroport interstellaire de Paris. Puis il prit un taxi pour rentrer chez lui. Au moment de pénétrer dans l’automobile, il activa le mode anonyme qui lui permettait de ne pas être reconnu par le chauffeur. Le 15 mai 2420, personne ne voulait être Benjamin Blatter, personne ne voulait être l’homme qui venait de vendre la terre.

Le chauffeur du taxi qui semblait lassé par la lenteur de la circulation entama la conversation avec son passager anonyme :

— Vous avez vu ce qu’ils nous ont fait ? On est foutus, on s’est fait arnaquer ! La vente rapporte même pas assez pour s’occuper des colonies.

Le silence pesait tellement lourd sur la conscience de Benjamin qu’il se sentit obligé de répondre.

— Oh, vous savez, c’est des choses qui arrivent. C’est juste qu’on était privilégiés jusqu’à maintenant. On ne pensait pas que cela pouvait nous arriver à nous ! C’est notre arrogance humaine… Apparemment, il est arrivé la même chose à U-Cray et ils ont travaillé dur et ils ont pu récupérer leurs droits économiques. Peut-être que si nos colonies connaissent une croissance…

Le chauffeur l’interrompit en allumant la musique, il avait déjà entendu le discours de Benjamin sur son halodeck.

En rentrant dans sa grande maison, et en saluant ses enfants, Benjamin Blatter était persuadé que ce n’était pas la Terre qu’il était allé vendre sur Mars mais une partie de son humanité.

 

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Paul Marie · il y a
tres bonne histoire ! il incite a reflechir, ce qui est assez rare, bravo
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DEBA WANDJI · il y a
Voilà bien un texte qui questionne les relations internationale pour les années à venir. Bravo, Timothée!

J'adhère par ma voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Lasana Diakhate · il y a
Un texte très riche.Bravo. J’ai bien aimé vos écrits et votre plume aussi..
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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👉🏾👉🏾https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/elle-sen-va

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M. Iraje · il y a
Un conte futuriste ET philosophique !
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Ozias Eleke · il y a
Une projection dans le futur quasi-réaliste... J'ai été captivé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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Vrac · il y a
Cette projection dans le futur, très policée, plausible, est troublante, inquiétante. J'aime cette science-fiction non fantastique, qui raconte le présent et le passé
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Eric diokel Ngom · il y a
Un texte bien structuré et originale. Tu a mes voix. Quel personnage Consultez le mien et laisser vos impressions https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2
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Sylvain Le Loarer · il y a
Texte très bien construit. Votre récit est fluide et se lit sans ennui. Benjamin est un personnage intéressant qu'on aimerait connaître un peu plus. Je vous invite si vous le désirez à découvrir " La Consultation ". Bonne chance
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Oka N'guessan · il y a
J'adore l'imagination , bravo vous avez mes voix , je vous invite aussi a aller me découvrir et de voter pour moi au passage https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10 merci
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Boubacar Diallo · il y a
Une belle histoire, captivante et bien narrée.
Mon soutien...
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