L'Homme

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Ecrire, c’est mourir en son être pour renaître. Ecrire, c’est vivre et apprendre à entendre. Ecouter le silence, lire la patience, attraper l’instant et regarder devant  [+]

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Il était arrivé un matin, rejeté par les vagues qui s'agrippent à la terre. La mémoire emplie d'écume et la peau polie par le sable. Il avait les cheveux ondulés comme les flots. Et un œil noir, messager des profondeurs abyssales du monde.
Il avait un drôle d'accent. Une voix de poteries brisées qui grincent contre les rochers. Des morceaux de verres salés, du cristal ébréché.
Il n'avait pas d'histoire, pas de souvenirs enfantins à conserver, pas de deuil à porter, pas de corde à son arc, rien qui puisse lui indiquer d'où il venait. Rien qui ne puisse le retenir. Il allait où il voulait. Il était le plus libre des Hommes. La tête aussi vide que son ciel, prête à enfermer ses nouvelles sensations. Il avait énormément de choses à découvrir, tellement de moments à fourrer dans son crâne de porcelaine, trop fragile pour contenir la douleur aiguisée des regrets et celle, plus amère, des remords.
Il avait tout son être a refaire, à décorer de rêves, à creuser de faux pas, à brûler de désir, à bâtir avec désordre et folie. Il était prêt à commencer à vivre.
Mais il y avait son œil. Cet œil si noir, aussi noir que les ailes des corbeaux. Cet œil qui faisait peur. Cet œil qui connaissait déjà cette histoire. Il avait beau le cacher sous des pansements, des voiles, des masques, des fards, il était là. Toujours.
Il était le messager des abysses du monde. Il était la noirceur de l'Homme. Sa noirceur. Tous ses désirs refoulés, toutes ses vengeances inachevées, toutes ses peines asséchées, tous ses cris noyés. Il était le Mal, que l'on hait, que l'on fuit, mais que l'on est. Ce mal qui brûle, qui ronge l'être humain jusqu'à la moelle et qui fait de lui, ce qu'il ne veut pas.
Il portait ce Mal, en lui. Il subissait l'humiliation d'être comme ces autres. Ces autres qui s'aiment et se délaissent. Ces autres qui tuent sans raison, qui perdent la raison. Ces autres qui se noient dans la torpeur de leur rêves inaccessibles qui fanent le long du chemin, celui-là même qui mène à la vie. Lui, il ne voulait pas être les autres.
Il ne voulait pas de ce Mal. Il voulait être. Mais pas seulement. Il voulait vivre, avancer à grand pas sur la main du destin, sans qu'elle ne se referme jamais. Il voulait savourer l'angoisse de perdre le temps tout en le gardant précieusement dans un tiroir de son cœur. Il voulait courir sur les plaines de l'amour, le chercher, le trouver et le combler de tout ce qu'il possédait. Il voulait ouvrir les portes du monde, forcer les serrures et entrer dans la paix, la vraie. Celle qui peint en mille couleurs le cœur de ces autres, trop peureux pour se lancer dans l'avenir. Celle qui souffle sur les toits et dont l’haleine de vent gonfle les poumons des océans. Bien sur, il voulait partager. Il savait qu'il faudrait construire seul ce nouveau visage du monde. Il y arriverait. Et quand il aurait fini de sculpter son utopie, il l'offrirait aux autres, pour qu'à leur tour, ils cessent d'avoir peur de leur noirceur.
Mais lui, qui le sauverait du Mal ?
Personne.
Malgré ses rêves, malgré sa joie, malgré son amour pour la vie, pour la paix, pour le monde... à son tour, il sombra.
Seul dans un océan de ténèbres, il luttait contre eux. Les tourments aux chants de sirènes qui cherchaient à l'attirer dans leurs gouffres. Les bourrasques toxiques qui le poussaient dans la gorge de l’ennui. Les vagues d'encre noire qui le noyaient dans une eau de haine et de mépris. Les nuages gorgés de chagrin qui débordaient et le recouvraient de honte et de désespoir. Les rires empoisonnés des Dieux qui le regardaient se battre contre l’irrésistible mort. Et le sang noir de son cœur qui saigne, tailladé par les rochers, mutilé par les défaites, transpercé par les ouragans emplis de silence et de l'amertume de l'injuste sentence...
La petite lumière s'éteignit entre les mains des abysses, en sombrant au fin fond du monde.
Il était arrivé un matin, rejeté pas les vagues qui s'agrippent à la terre. La mémoire emplie d'algues desséchées et la peau lacérée par le sel de ses larmes. Il avait les cheveux ondulés comme les flots. Et un œil noir, messager des profondeurs abyssales du monde.
La tête aussi pleine que son ciel, il voyait défiler entre les nuages de paresse, ces vies qu'il avait ratées, simplement. Ces regards suppliants qu'il avait ignorés, ces mains confiantes qu'il avait lâchées, ces paroles enthousiastes qu'il avait oubliées, ces cœurs amoureux qu'il avait écrasés, ces erreurs honteuses qu'il avait effacées, ces gestes agacés qu'il avait détestés, ces âmes désespérées qu'il avait piétinées. Ces vies qu'il avait supprimées.
Il avait tout découvert. Tout, même la douleur des regrets aiguisés et celle, plus amère, des remords répétés. Il voulait tout oublier. Retourner à la mer, se fondre dans les flots, écouter les vagues. Remplir sa mémoire d'écume et laisser le sable polir sa peau. Voguer à contre-courant et s'échouer là où tout a commencé. Il était prêt à cesser de vivre.
Il s'était noyé dans cet œil. Il était le messager des profondeurs abyssales du monde.
Il était la noirceur de l'Homme. Il était les cris, les guerres, les blessures, les pleurs et le sang. Il était le Mal. Il s'était noyé dans la torpeur de ses rêves inaccessibles qui fanent le long du chemin, celui-là même qui mène à la vie. Et malgré ses choix, malgré sa si belle différence... Il était comme les autres.
Il était l'Homme.

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