L'hiver des morts

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En compétition

Des mots, depuis longtemps. Posés sur le bout de ma langue, invités par la formule magique des "Il était une fois". Des mots qui me relient aux autres et au monde alentour. Des mots qui ont fini  [+]

Image de Printemps 2021
Un village d’altitude comme il en existe tant. Un village de quasi fond de vallée, loin du brouillard des villes.
Un hiver, glacial et neigeux, comme ça faisait longtemps qu’il n’y en avait pas eu. N’allez cependant pas croire que dans ce pays-là on n’en ait pas vus. Oh que non ! Bien sûr que dans le temps, les hivers, c’était de vrais hivers, avec de la floche dès les premiers froids et tard parfois dans la saison suivante, mais on avait fini par presque oublier l’effet que ça faisait, d’être isolés.

Et voilà que cette année-là, on aurait dit que ça voulait recommencer, et même, que ça promettait de durer. La montagne mordait dur, des tombereaux de neige jusqu’aux fenêtres et parfois même jusqu’aux toits, si bien que les gosses ne rêvaient que d’une chose : faire de belles glissades sur ces tremplins jusque par terre, et s’envoyer des boules aux croisements de rues. Temps d’insolence et de batailles rangées, avec parfois comme épées des glaçons aux tailles impressionnantes ! C’était des grandes vacances, mais rien à voir avec l’été.

Très vite, la vallée, et le village en particulier, s’étaient trouvés isolés. Une avalanche avait barré tout accès et pour se rendre plus bas, cela nécessitait de s’enquérir convenablement de la météo, de partir le plus tôt possible et de rentrer nettement avant la nuit. La température ne remontait pas et on était bien en-dessous de zéro. Autant dire qu’on ne se déplaçait pas pour un oui pour un non, sur un coup de tête. Fallait avoir une raison sérieuse et quasi incontournable d’affronter ces périls.

« Quel beau tableau ! » auraient pu s’exclamer les touristes s’ils avaient été là. Une carte postale parfaite. Mais pour les gens du coin, scintillements des flocons et excitation des jours alpestres n’étaient pas partagés. Le froid commençait à avoir raison des vieux, des fragiles devenus encore plus fragiles. C’était de saison mais tout de même, les décès se multipliaient. C’est là qu’ils se rendaient compte que l’hôpital n’était pas tout près, et le médecin ne risquait pas de venir dans ce coin perdu qu’on ne rejoignait plus qu’à pied. Probablement que certains auraient passé l’arme à gauche dans un délai plus ou moins lointain, mais là... ça devenait compliqué et il fallait gérer la situation. On aurait dit qu’une épidémie s’était déclarée : on faiblissait, moribond on était, puis on mourait.
On avait donc repris les habitudes qu’avaient les anciens quand il leur était impossible de creuser une fosse pour faire sépulture, et qu’ils hissaient les corps sur les toits où le froid les conservaient, sans crainte d’être dévorés par quelque bête que ce soit, et en attendant de procéder, aux beaux jours, aux inhumations. Valait mieux les savoir emmaillotés et solidement arrimés aux cheminées, plutôt que tenter des ensevelissements malhabiles et aléatoires. Au début, ça leur avait fait bizarre de sentir qu’ils avaient encore les aïeuls sur le paletot, puis ils s’y étaient faits. Ils n’avaient pas eu le choix. Et la manip d’exceptionnelle était devenue coutumière.
Les veillées funèbres se multipliaient, on se retrouvait, on parlait, on priait aussi. On priait pour que ça finisse bientôt parce que sans ça, les toits, ils allaient être tous occupés et peut-être bien qu’il n’y aurait plus un seul espace de stockage ! On en venait à se dire qu’il faudrait mettre untel à côté de tel autre qu’il n’avait jamais pu piffer et que dans l’au-delà, ça ferait un sacré raffut. Certains imaginaient qu’une malédiction leur tomberait dessus. Maintenant, on parlementait, on troquait ses morts pour éviter des échauffourées possibles, on établissait des plans d’installation, versants nord, parce qu’au sud...
C’est ainsi que ce petit village en somme tout tranquille finit par organiser sa vie quotidienne autour d’une seule et unique préoccupation.

Un matin, ce fut le coucou qui sonna la débâcle. Une alerte inattendue, soudaine et totale. Une fuite de l’hiver, irraisonnée. D’un coup, sans que quiconque ait pu s’y préparer. Quand les habitants se réveillèrent, l’eau coulait de partout, comme si elle s’échappait des trous d’une passoire. Elle dévalait à perdre haleine. Partout des ruisseaux, des rivières torrentielles. Et la neige qui fondait emportait, sans qu’on n’ait rien pu faire, les momies dont les amarres avaient lâché sous l’impulsion des éléments déchaînés. Des radeaux improbables déboulaient sur les pentes boueuses, faisant procession pour rejoindre la plaine.

Derrière, la communauté entière se débattait dans la gadoue en accompagnant son déplacement de gesticulations et de cris. Pathétiques guignols qui semblaient sortir tout droit de tombes profanées.

Au-dessus des brouillards de fond de vallée, un village d’altitude, comme il en existe tant, retrouvait sa quiétude.
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Long John Loodmer · il y a
Ça serait marrant, si c'était pas sinistre.
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Véronique Pédréro · il y a
Mon envie a été de tricoter un peu les 2 idées.
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Volsi Maredda · il y a
J'aime bien l'idée et cette évasion des morts dès que la météo le leur permet... j'ai l'impression de voir des pingouins glisser sur la banquise et tout le village courir après en vain.
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Martine-MARIE marie · il y a
J'ai beaucoup aimé
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Chan Jau · il y a
Mon soutien pour le grand prix, bravo!
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Jo Kummer · il y a
Mon soutien pour (L'hiver des morts) félicitations Véronique!
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
Je trouve que la dernière phrase est un peu banale, eu égard à l'écriture d'ensemble de la nouvelle. Mais ce n'est qu'un avis personnel.
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Véronique Pédréro · il y a
C'est un "retour" sur la phrase de lancement du texte, comme dans les contes.
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Anne Dumas-Tauveron · il y a
j'apprécie l'originalité de cette histoire, sauf la fin, un peu faiblarde par rapport au reste.
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Véronique Pédréro · il y a
Anne,
Pouvez-vous préciser votre avis : quelle-s faiblesse-s selon vous ?

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Juliette Makubowski · il y a
Très chouette.
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Amélie Moglia · il y a
Très belle histoire, inattendue!
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VERONIK DAN · il y a
La nature reprend ses droits, la chute du texte et la chute des momies qui dévalent les pentes très bien pensé.
Texte qui aurait pu être en court et noir.

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