L'heure des arbres noirs

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J'aime que les mots chantent pour faire danser nos âmes; si en plus ils racontent ...C'est ce que j'attends de mes lectures et que je tente d'écrire. J'ai le temps de la retraite pour y parveni  [+]

Image de Printemps 2018
C'est l'heure où le soleil levant étale dans le ciel toute la beauté du monde. L'heure du peintre universel qui a le secret des couleurs. L'heure où les difficultés de la vie commencent pour moi. Je ne suis pas du matin, jamais je ne l'ai été. Le sommeil tenace referme mes paupières au moment d'apparaître au jour, à un nouveau jour. Sera-t-il nouveau ? La question ne me vient que beaucoup plus tard, en l'instant l'esprit est dans la ténèbre mourante ; il lui faut du temps, un temps que je n'ai pas ! Les enfants à préparer, le bus à prendre, pousser la porte du collège, se poster devant le rang d'ados sans vie pour certains, déjà en effervescence pour d'autres.
C'est ici que tout commence. Gonfler, les poumons, prendre l'air assuré et solide, être présent ; je la vis depuis si longtemps et si naturellement cette théorie de « l'instant présent ». Il n'existe aucun autre choix dans ces classes ; la moindre fatigue, la moindre absence, le moindre manque d'attention et c'est le chaos. JE suis Présente. Je suis présente parce que je les aime ces jeunes avec tous leurs défauts, toutes leurs faiblesses, leur impertinence, leur violence... Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours aimé la difficulté et la vie m'en a donné une sacrée dose. Demander et l'on reçoit. Je n'en ai jamais formulé clairement la demande mais ce simple goût inné du défit et de la douleur a suffit à m'attirer tout ce qui pouvait y répondre d'une manière ou d'une autre. Je ne l'ai compris qu'à force de me débattre comme un cafard sur le dos, agitant frénétiquement les pattes dans l'inutile devant les arbres noirs. Je ne voyais dans l'aube que ces figures sombres se détacher ; ils étaient au premier plan et c'est là tout le problème.
A moins que ce goût pour la mortification et le sacrifice, cette âme de martyre ne soient le legs d'un lointain aïeul, qui tend la joue droite quand la gauche est en feu : je n'ai pas aimé la vie. J'avance avec ça, malgré ça, animée par un souffle subtil, qui ne me donne pas le choix. Je n'ai pas aimé la vie, me revient en leitmotiv sournois et incontrôlable devant chaque arbre noir et pourtant je sais apprécier la beauté de ces silhouettes crépusculaires ornant le ciel joyeux de l'aurore ; ombres chinoises sur point du jour rougeoyant qui annoncent de nouveaux possibles ; dans quelques instants ils montreront une autre allure, un autre visage, une autre couleur. Métamorphose qui impose de conjuguer au passé mon leitmotiv ? ou regard fatigué d'une mémoire globalisante.
Le présent par précaution ne s'invite pas dans la conjugaison de cette triste rengaine. « Je n'aime pas la vie » ne peut pas exister, façon de laisser sa chance à la pensée créatrice de m'offrir des fleurs au parfum paisible, dans l'éphémère de chaque instant. J'ouvre la porte. Par miracle, ni chewing gum dans la serrure ni crachats sur la poignée. Le rang s'avance et l'oeuvre de Dieu se répand dans la classe en silence. Fugace fragrance de paix. Je SUIS là.
Je suis là, pour distribuer la connaissance, les yeux dans les yeux. Je suis là face à chacun, alors que le tout guette ma défaillance ; je suis là pour le désespoir aux grands yeux du deuxième rang.
Le sauver des harceleurs du fond de la classe ; ne pas se satisfaire de remplir des têtes : teinter les consciences de bien et de mal, badigeonner les cœurs d'émotions, colorer les vies de respect. Deux heures de combat pour instruire et éduquer. Il faudra recommencer avec ceux-là et avec d'autres.
La journée a couru son marathon de classe en classe. Des mains se sont levées qui tenaient la bonne réponse ; des voix ont rugi qui n'avaient pas su dire. Quelques esprits pétillent du savoir acquis. Il est temps de rentrer. Dix huit heures en hiver. L'heure est aux arbres noirs autour de la maison mais la lune sourit largement de tout son blanc croissant. Aujourd'hui était un jour de plus. Un beau jour.

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