L'étuve

il y a
4 min
185
lectures
83
Image de 2019

Thème

Image de Très très court
Il avait passé toute ma jeunesse à m’humilier, me tabasser quand je ne faisais pas ce que Monsieur avait décidé.
Dès que j’émettais mon opinion, ça le foutait hors de lui. On aurait dit que les enfers l’envahissaient, il devenait tout rouge, les veines gonflées par l’afflux de sang, les pupilles dilatées injectées d’hémoglobine. Les mots qui sortaient de sa bouche me faisaient penser à un marécage de campagne. Dégoulinant, gluant, vaseux, visqueux duquel on ne peut en réchapper tellement ils sont collants de bassesses et de méchanceté.
« Espèce de petite conne! T’es bonne à rien même pas foutus de repasser une chemise pour que ton père aille nourrir cette putain de famille, et ta cuisine, de la merde en boîte. »
Et je vous laisse imaginer la suite.

Évidemment, avec mon frère ça passait nickel, matchs de foot, bières potes...
Mais moi, avec mon mascara et mes yeux de biche, ma voix tout droit sortie du royaume des anges ma taille mannequin frôlant les un mètre quatre-vingts. Je le dépassais bien d’une tête et ça je savais qu’il n’appreciait pas. Remarque c’est la seule chose que je peux lui reconnaître à cette mauviette, quand il me laminait ç’était la seule fois qu’il s’en prenait à plus grand que lui.
Je ne comprenais pas pourquoi il était comme ça avec moi.
Un papa préfère toujours sa fille, n’est pas? D’ailleurs toutes mes copines me le faisaient comprendre:
-Mon père il m’a acheté le dernier I phone.
-Moi, il me paye un week-end à Disneyland avec mon copain.
-Et moi, il va m’acheter mon scoooter. Pour que je vienne au collège avec.
-Moi, on va sauter ensemble en parachute...

Bien sûr, j’inventais des histoires, j’allais pas leur dire « et moi il va encore me balancer par terre, me foutre des coups de pieds dans le ventre, m’arracher une bonne poignée de cheveux pendant qu’il me trainait par terre et m’invectiver de son jargon. »
-Moi et bien on va bien rire ensemble. Comme toujours. » Je leur disais.

Vous me direz, et ton frère? Il ne faisait rien? Mon frère, il a tenté une fois de me défendre il s’en est reçu une belle qui l’a collé au mur et vallut six points de sutures, alors après il s’est enfermé dans sa chambre à mis ses écouteurs sur ses oreilles et est resté dans sa bulle.
Et ta mère alors?
Ma mère, elle est morte quand j’avais 6 ans. Mais j’ai d’elle un ressenti doux et joyeux. Mais flou, si flou. Je n’arrive pas à savoir si c’est moi qui invente ça pour me réconforter ou si c’est la réalité. Bref. Elle est morte et enterrée. Elle, au moins elle est en paix.
D’ailleurs, je ne sais même pas à quoi elle ressemble vu que chez nous, il n’y a jamais eu de photo de qui que ce soit.

Aussi pour me sortir de là, je m’imposais une discipline de fer.
Cours, sport. Pas de trop de sorties. Je ne disais plus rien, je faisais ma vie.
Pour le gros porc, j’avais trouvé la solution, je lui faisais livrer sa bouffe pour qui s’empiffre et qu’il me fasse plus chier, qu’il me laisse vivre ma vie.
Pour tout ça fallait que je bosse et je l’ai fait. Tranquille. Moins de temps dans le temple des enfers. Plus de temps pour mon futur paradis.

C’est pour mon frère que je m’inquiétais. Maintenant que porcinet n’avait plus personne à tabasser, il allait certainement s’en prendre à lui.
Impossible. Je ne peux pas laisser faire ça. Il faut que j’arrête ce cercle infernal.
Mais comment? Comment?
Je vais pas le tuer quand même?
Quoique...
Oui mais, après.
Toujours réfléchir aux conséquences de ses actes.
C’est la mère Cheflux qui me l’avait lancé une fois quand j’avais enfermé mon camarade de classe dans les chiottes des filles alors qu’il me demandait index pointé sur moi et dents serrées: « enlève ton jeans! Sale pute! Que je te montre ce que c’est un homme. »

Ouais! Toujours calculer et réfléchir. Pour éviter le pire.
Mais est-ce que ça peut être pire?

Quelques mois s’écoulent sans trop d’embuches. La routine quoi. Le flux tendu comme j’aime le nommer. Ce que ressent un funanbule à 2000m d’altitude.
Mais un jour mon frère m’appelle tout en panique.
« Constance! Viens, j’ai peur! Je crois que je vais le tuer. »
Mon sang ne fît qu’un tour. Non. Pas mon frère. Non. Le seul qui sait ce qui se passe en enfer, mon petit frère.
J’ai vite expliqué à mon boss qu’il fallait que je rentre parce que me mère était souffrante et toute seule.
Il m’a laissé partir. Il m’a même laissé sa voiture pour que je rentre plus vite.
Une vraie crème ce mec. Je le kiffe.

J’arrive en trombe devant l’immeuble vétuste de la rue de la Fournaise. J’entre au rez-de-chaussée. Et oui pas de voisin dessous, ni à côté. L’appart du dessus toujours vacant. Monsieur pitoyable peut s’en donner à cœur joie, les cris et autres bruits parasites restent entre ces murs. J’ouvre la porte en trombe, et le vois tenant mon frère par le colbac de la main droite et sa main gauche ou celle du diable levée au dessus de sa tête prête à déferler tout le feu de sa fournaise sur le doux visage de mon frère.
Je lui ai foncé dessus comme un rugbyman, mon frère s’est dégagé, il a renversé la table au passage. Ce soit disant père c’est retrouvé par terre avec son punching-ball qui lui tenait fermement les jambes pour l’immobiliser. Mais ce serpent c’est relevé m’a violemment repoussé, ma tête a cogné la gazinière sur laquelle m’attendait mon exutoire. Un briquet. J’ai tourné tous les gaz au maximum. Allumé le saint graal, et cette toute petite flamme s’est transformée en un brasier phénoménal.
Le premier a être réchauffé de cette caresse enflammée est le cochon bien sûr. Il tourne dans tous les sens en se tapant dessus avec ses mains qui ne savent faire que ça. Et moi je le regarde hébétée mais un feu de joie envahie mon être. Je me délecte. Dans cette fumée, il me semble voir s’enfuir mon frère. Et moi je reste là les yeux hagards à contempler ce gros porc enflammé enrôlé dans une danse folle.
Puis le feu se propage, j’entends des cris, des sirènes des appels au secours que je n’ai jamais prononcer. Je sombre asphyxiée par la fumée et la chaleur de cette fournaise qui me paise.
Soudain tout est noir et carbonisé.
Que retrouverons-nous de ce brasier?
83
83

Un petit mot pour l'auteur ? 35 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JACB
JACB · il y a
Eh! Bien, un père comme ça , moi je n'en voudrais pas !!! Bien menée cette histoire!
Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Merci. Moi non plus je n’en veux pas. ☺️
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre infernale, une véritable descente en enfer, Fanny ! Une invitation à vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne soirée https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Merci beaucoup monsieur. Votre commentaire me touche. Je vais lire vos gouttes de rosée. Tendre vie.
Image de Patricia Saccaggi
Patricia Saccaggi · il y a
Ça sent le cochon grillé... dommage qu'il y ait des éclaboussures...
Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
😂 vous n’aimez pas les éclaboussures ? Tendre vie.
Image de Patricia Saccaggi
Patricia Saccaggi · il y a
Ah ah... dépend lesquelles... bravo Fanny !
Image de Ava Mouzon
Ava Mouzon · il y a
Bon texte, bien noir et bien dans le texte.
Attention aux quelques fautes d'orthographe et aux changements de temps.
Je vote 😊

Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Je vous remercie. Même si le concours est terminé. Merci pour vos précieux conseils également. Tendre vie.
Image de Dranem
Dranem · il y a
Il faut savoir employer un langage outrancier pour décrire une situation comme celle ci: un brasier de mots pour ce texte court et noir ! j'en profite pour vous inviter sur cette légende qui hante les pentes du piton de la fournaise : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-de-madame-desbassyns
Image de Jeanne en B
Jeanne en B · il y a
Un vocabulaire qui colle bien à l'histoire de ce texte. J'ai beaucoup aimé
Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Merci beaucoup. Oui je suis sortie de ma zone de confort. Merci encore. 😘
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un père comme ça, si on peut appeler ça un père, ça ne devrait pas exister ! Mes cinq voix, Fanny, pour le déroulement du drame qui nous tient en haleine d'un bout à l'autre !
J'ai un sonnet en finale été qui devrait ne pas vous déplaire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/indian-song

Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Merci. Bravo pour votre finale. Mon soutien. Tendre vie.
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Merci, Fanny !
Image de Christophe Dessaux
Christophe Dessaux · il y a
Au contraire de certains commentaires, le choix d'un style incisif et d'un lexique familier d'aujourd'hui ne me dérange pas. Les deux servent l'histoire en donnant un rythme fluide et efficace.
J'aime.

Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Merci beaucoup Christophe.
Votre commentaire me touche.
Tendre vie.

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
suspense haletant .
Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Merci Ginette. Quel beau compliment. Tendre vie.
Image de Gérard Aubry
Gérard Aubry · il y a
Bonne histoire mais le style d'aujourd'hui avec des mots un peu crue ne me convient guère. Mes points malgré tout. Pour l'histoire bien menée. G.A. Viendrais-tu faire deux petits "voyages dans la nuit" auprès de moi ? Merci!
Image de Fanny Gravillon
Fanny Gravillon · il y a
Merci Gérard. Pour ces jolis compliments. C’est agréable. Je viendrai vous lire prochainement. Tendre vie.