Lettre à l'artiste

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Image de Été 2021
C'est d'ici que je vous écris.
J'ai installé une chaise longue au soleil, au milieu des vignes.
Je me suis décidée ce matin à prendre la plume et ne pouvais le faire qu'ici, dans ce petit coin de Provence. Voilà déjà bien longtemps que vous êtes parti en me laissant sans nouvelles. Pourquoi en attendre, me diriez-vous ? Vous ne m'avez donné aucun espoir, offert aucun signe d'encouragement. Mes espérances se sont donc envolées, comme ces notes jouées sur le vieux piano désaccordé.
L'existence est absurde et il est tout aussi absurde de vouloir atteindre ce qui restera toujours inaccessible. Je n'attendrai donc plus aucune nouvelle de vous. Peut-être même que, d'ici quelques jours, quelques mois, quelques années, je me demanderai si vous avez réellement existé, tout comme ce bateau, original et éphémère qui empêche mon regard de pénétrer la colline.
La terre est la seule chose qui vaille la peine que l'on se batte pour elle. Lorsque je la fais glisser entre mes doigts, presque avec sensualité, lorsque je caresse les feuilles de vigne, lorsque je regarde le ciel se refléter dans les grains de raisin mûrs, je sais que l'essentiel est là. Je sais que cette beauté résume toute la vie et que ce bateau détient la clé de la vérité. Mais l'art passera. On oubliera le grand bateau blanc navigant entre les ceps. Vous n'existez pas. Vous n'existerez plus. Vous n'avez jamais existé.
Je vais déchirer cette lettre dont les morceaux rejoindront mes rêves dans le vent.
C'est d'ici que je vous écris. J'ai installé une chaise en paille au milieu du séjour.
Le tableau est devant moi. Je le regarde tous les jours. Je passe de longues heures à le contempler. Il faut dire que cela fait longtemps que je vis ici, dans ce nid, ou ce lit, comme vous voulez. J'y suis bien, protégée d'un extérieur hostile, comme ces hommes le sont par vos gouaches. Je vis cloîtrée avec, pour seule compagnie, ces trois hommes que je voudrais rejoindre.
J'ai beau regarder, scruter, observer le tableau, je ne vois pas comment y entrer. J'attends donc patiemment, jour après jour, espérant un signe, une main tendue ou un coup de pinceau.
Moi aussi, j'aimerais vivre dans l'orange et le rouge, m'enivrer de couleurs, goûter le mélange du jaune et du bleu, inventer des nuances, me draper dans la lumière. Partir vers l'inconnu, découvrir l'envers du décor, entendre leurs cris, comprendre votre main. La main de l'artiste.
Mais je reste immobile, devant le tableau, à chercher sans comprendre, à rêver leurs vies, blottie dans mon nid.
C'est d'ici que je vous écris. J'ai posé un tabouret tâché de peinture au milieu de votre atelier.
J'ai déchiré ma lettre dans les alizés, ou le mistral. Je ne sais plus. J'ai fait un rêve bizarre qui n'était pas un rêve.
J'ai traversé le tableau. Je me suis fondue dans le brun des fonds sous-marins.
Je vous ai retrouvé et nous avons vogué ensemble, déjouant les tempêtes, nous riant des vagues, nous baignant dans l'écume et provoquant le destin.
C'est ici, au milieu de ce monde sans couleurs que nous avons vu la griffe du Diable. Elle a déchiré le ciel. Nous naviguions donc en enfer. Un enfer de terre et de peinture, d'eau et de feu. Un enfer sans nid ni bateau. Un enfer de houle où le gris se mêle à l'ocre. Un enfer bercé par les pâles rayons d'un soleil invisible où la lumière joue à cache-cache.
J'ai ma main dans la vôtre. Je m'agrippe à cette main dont je voudrais découvrir le secret. Je me cramponne à ces doigts que j'aimerais tant comprendre.
Une chaise longue est restée abandonnée au milieu des vignes devant un bateau en cale sèche. La chaise du séjour est désempaillée. Le tabouret s'est cassé un pied en tombant.
Un homme a disparu du grand tableau jaune.
L'océan nous entraîne de rocher en rocher, peut-être vers l'Espagne où vous avez vécu, vous qui vous êtes inspiré de l'enfer. Quelle importance ?
Pinceaux, crayons, gouaches et toiles sont noyés.
J'ai toujours ma main dans la vôtre dans ce pays de Cocagne.
L'absurdité de la vie, vous vous souvenez ? Voilà qu'à peine nous commençons à être heureux qu'il faille nous quitter.
Vous, vous allez abandonner cette mer satanique pour rejoindre le grand tableau jaune.
Et moi, et moi, et moi, je ne sais pas.
Il y a quoi derrière votre main, la main de l'artiste ? Cette main qui a lâché la mienne, moi qui suis restée de l'autre côté de vos œuvres et qui n'ai plus ni chaise ni tabouret bancal.
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Arsene Eloga · il y a
Un texte agréable à lire je ne peux que le déguster fièrement.
Merci à vous Super moment

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Magali FRANCOIS · il y a
Merci à vous aussi pour votre commentaire
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Arsene Eloga · il y a
Laissez moi, vous inviter si vous avez une minute de lire mon texte. Merci
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/un-destin-funeste-1

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Nadia Batchep · il y a
J'ai savouré votre récit!!! Belle inspiration 🥰🥰J'ai tout simplement aimé vous lire et je pose tous mes cœurs💓 ❤️ pour vous sans hésitation !!!
Si vous avez un moment bien vouloir me lire sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-bonne-etoile-4

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Magali FRANCOIS · il y a
Un grand merci
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Chrystelle Sanial · il y a
Quel texte absolument sublime. Un moment d'évasion bienvenu. Un vrai régal.
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Daniel Nallade · il y a
Une bonne lecture.
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Magali FRANCOIS · il y a
Merci
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Pascal Y. Bossman · il y a
Ce texte est absolument incroyable. Une sensation de tableaux en gigogne. Une main en peint une autre. La narratrice est-elle spectatrice ou sujet du tableau, ou des tableaux ? Parfois, se perdre est un véritable délice !
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Magali FRANCOIS · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire.
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francis arnaud · il y a
très beau, c'est du très bon" Magali".....
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DANIELLE MASSON · il y a
Bonjour continue de publier. Il n'y aura pas que nous qui pourrons apprécier. Chouette texte
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Françoise Cordier · il y a
Comme la peinture, l'écriture permet de revivre des moments forts, en un superbe flou artistique.
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Magali FRANCOIS · il y a
Merci
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Ozias Eleke · il y a
Très belle plume. Ce fut un plaisir.
Je vous prie de lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-prieres-de-madou

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Magali FRANCOIS · il y a
Je vous remercie.

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