Lettre à mon Docteur

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Ecrire par nécessité, par tristesse, par bonheur. Chaque jour, au jour-le-jour. Ecrire à s'oublier, pour retrouver l'intime de soi même. Ecrire de certitudes, de doutes, d'espérance et pa  [+]

Mon cher Docteur,
Excuse moi si, pour la première fois, je te tutoie, mais je voudrais te parler comme on s’adresse à soi-même. Alors voilà.

Demain matin je dois rentrer à l’hôpital ; pour le cœur, tu le sais bien, toi qui m’as si souvent dit qu’il fallait que je maigrisse, que je modifie mon alimentation et que j’arrête de fumer. Pourtant Docteur, ce soir, j’ai quelque chose à te confier: des journalistes sont menacés de mort en Irak où des attentats ont tué des innocents, le Soudan – euphémisme de nanti ! - est au bord de la famine, la guerre décime la Tchétchénie et « après une accalmie de quelques mois, le chômage est reparti à la hausse », comme disent les gazettes.
Tu vois, Docteur, j’avais douze ans, je crois, lorsque j’ai commencé à défiler dans la rue pour que les Rosenberg* soient graciés. Alors il m’est venu à l’idée une sorte de petit scénario. Au début le film serait en noir et blanc. L’acteur est un enfant vu de profil ; il marche au milieu d’une foule en brandissant une pancarte; on ne voit pas ce qu'il y a écrit dessus. Et puis l'enfant prend de l'âge, il grandit et l’image se fait couleur. Les hommes perdent leurs chapeaux, leurs cheveux s’allongent, les jupes raccourcissent et les Beatles remplacent Luis Mariano en fond sonore. L’enfant devient adulte et enfin vieux, comme moi à présent. Durant cette évolution à travers la deuxième moitié du vingtième siècle ce personnage tient toujours entre ses mains la même pancarte que l’on découvre lorsque, au terme d’un mouvement pivotant de la caméra, en « plan panoramique frontal », on peut lire un slogan dont on comprend qu’il a été toujours le même: « Plus jamais ça  »!
Cher Docteur, je suis malade de cette impuissance à n’avoir rien pu changer, je suis malade de laisser à mes petits enfants un monde  aussi invivable que celui qui m’accueillit il y a soixante huit ans, je suis malade de ne devoir ma survie qu’à la misère d’un ouvrier indonésien, d’un paysan brésilien, ou d’un mineur africain; je suis malade parce que l’on continue de mourir à cause de ses opinions, de sa religion, de son sexe ; je suis malade parce que les restos du cœur vont avoir du travail cet hiver; encore. Je suis malade d’avoir trop espéré, trop rêvé, et sans doute si mal lutté....
Alors, mon cher Docteur, ce soir j’ai besoin de te dire une chose: il n’y a pas que le cholestérol dans la vie. Tu le savais sans doute, toi qui te bas inlassablement contre la maladie et la mort, mais j'avais quand même besoin de te le dire.

Très respectueusement. - ( Octobre 1994 )

*Les Rosenberg étaient un couple de communistes Américains condamnés à mort en 1953 et exécutés pour espionnage au bénéfice de l’URSS. Leur procès donna lieu à d’immenses manifestations dans le monde entier.
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