Lettre à Jeanne

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J'ai honte.
Oui, Jeanne. Oui, j'ai honte parce que je n'ai pas osé jusqu'ici avouer l'inavouable. La chose horrible, la chose épouvantable que l'on cache comme un ignoble secret de famille qui éclate au grand jour quand la mort frappe au portillon des chaumières paisibles. Oui, je n'ai pas voulu ajouter l'angoisse à la peur. Je n'ai pas osé versé la dernière goutte d'immondices dont l'âme humaine est parfois entachée à jamais. Un peu par timidité, beaucoup par lâcheté. Voyez vous, ma chère Jeanne, je suis un lâche. Oui, un lâche. Mais l’heure, voyez-vous, est venu de me livrer à vous, à me courber sous les fourches caudines de la vérité et de notre Amour. Je sais que vous allez me haïr au dernier degré de ce sentiment que je pensais étranger à nos cœurs. Mais le sort en a décidé autrement. Je me vois obligé d'avouer ma honte. Je me vois contraint au suicide psychologique auquel mon métier m'avait préparé pour le cas où.
Ce jour là est arrivé.
Oui , Ma chère Marquise.
Je suis CRS.
Les copains m'appellent le gros Marcel. Oui, je m'appelle Marcel.
Je suis CRS comme mes potes. Et comme mes potes j'ai tété aux mamelles du fascisme républicain. On est une confrérie de CRS au service de l’État. Un État qui est devenu voyou, dirigé par une mafia qui nous paie pour défendre des pratiques que je croyais révolues. Comme, par exemple, tirer sur les manifestants. Un État qui nous paie non pas pour défendre le peuple qui a toujours été et qui reste plus que jamais "l'ennemi de l'intérieur" ,mais pour défendre la bourgeoisie comme autant de Clémenceau qui n'hésitait à faire tirer sur le peuple au nom des intérêts supérieurs de la classe dirigeante. Je suis syndiqué ALLIANCE. Le syndicat, c'est une sorte de vaccin antiremords, pour éviter les états d'âme. Pour éviter que les parents d'un lycéen éborgné nous assignent en justice. Chaque CRS est tenu de se faire vacciner pour éviter les suicides. On fait ce que l'on nous demande de faire. Point. On est pas payés pour réfléchir mais pour cogner. Alors je cogne...je cogne et je cogne encore...
J'étais boulanger dans une autre vie, voyez vous, un pain trop cuit on le met à la poubelle, une bavure sur une vieille dame habillée en jaune venue défendre ses droits à une retraite décente, c'est du dégât collatéral comme on dit. On passe à la télé.
Notre ennemi c'est les reseaux sociaux. On est pas payé cher mais on se marre bien. J'ai un plaisir quasi sadique à engendrer la souffrance. Je suis comme un chasseur privé de son fusil et pour me venger je décuple ma haine sur le gilet jaune. Pour nous les CRS , le jaune c'est comme le rouge pour le taureau, on ne supporte pas. Alors parfois on se retrouve jetés en pâture sur internet.
Si tu veux petite Jeanne je te raconterai mes aventures. Non pas celles d'un chasseur parti en safari dégommer du lion par plaisir de tuer, non. Non Jeanne, mon plaisir vois-tu c'est le petit peuple. Ce pauvre petit peuple qui souffre au quotidien. Moi, je veux qu'il souffre dans la minute, dans la seconde, je veux le voir crier, hurler de douleur. Oui ma chère, c'est un peu ma fiche de paie en nature.
Une jubilation quand je pose mes grosses rangers sur la tête d'un manifestant, d'un gilet jaune ou même sur celle d'un récalcitrant au port du masque. Comme un chasseur qui exhibe son trophée.
Ah que n'ai je pas été flic pendant la guerre d'Algérie ma chère Jeanne adorée !
Comme on dit vulgairement : j'aurais pris mon pied. Oui ma chère Marquise, je suis un sale con de flic. Oui Jeanne, vois-tu je n'aurais pas hésité à balancer du bronzé à la Seine sans même lui demander au préalable s'il sait nager ou pas. J'aurais imprimé par mes actes mon passage sur cette Terre. La cerise sur le gâteau de l’Histoire : j'y aurais trouvé de l’excitation. La barbarie est jubilatoire pour certaines âmes comme la mienne. Je trouve que l'on a pas assez fait. Quand je regarde nos aînés flics matraquer des étudiants pendant les "Évènements" cela me fait sourire. On aurait dit des hannetons casqués courir après des fourmis géantes insaisissables.
Tu ne peux pas savoir Jeanne le sentiment de puissance qui s'empare de tout mon être, comme une puissante jubilation qui me submerge. C'est comme un type au volant de sa voiture qui ne peut s'empêcher d'écraser un animal. C’est plus fort que lui.
Le plaisir de faire souffrir est un exutoire au suicide.
L’État a fait de nous des barbares.
Heureux indépendantistes algériens et malheureux gilets jaunes!
Il est des regrets qui ne guérissent jamais.


Ton Adrien qui pense à toi
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