17 lectures

1

Tous les regards sont certainement braqués sur moi. Comme à chaque fois.
Je n’y peux rien, je suis l’étalon de la soirée.
Bon, OK, ne vous méprenez pas, le mètre étalon est rangé, bien au frais, dans son musée, alors que je suis de sortie et que j’ai chaud.
Tout avait bien commencé, l’alignement était bon, les distances à droite comme à gauche étaient correctes, mais... Allez savoir pourquoi, dès la deuxième note du madison j’avais un pied dans un sens, l’autre décidé à attendre la suite et le dos tourné du mauvais côté, prêt à en découdre avec mon nerf sciatique.
Au second pas j’étais à l’envers, au troisième j’avais déjà bousculé mes deux voisines et au suivant personne ne comprenait comment j’avais pu traverser deux rangées sans faire tomber personne. Moi non plus.
Je suis l’étalon, la référence absolue de l’homme qui danse pour faire plaisir à sa compagne. J’ai beau connaître six décimales de la racine carrée de quatre, je me plante toujours aussi lamentablement, même avec le tango, alors qu’il suffit de compter jusqu’à trois. Ce que je fais pourtant à haute voix, au grand désespoir de mes partenaires. Dès que j’ouvre la bouche pour leur dire autre chose que « 1-2, 1-2-3 », c’est foutu je me retrouve avec le nez dans un corsage que je ne connais pas ou sur un pied qui va s'écarter en poussant des hurlements.
Heureusement, je ne suis pas seul sur cette planète. À ma droite, des femmes, jeunes ou pas, ondulent en gardant le rythme, elles ont l’air d’avoir fait ça toute leur vie. Mais, plus loin, nuque raide, coudes au corps et genoux bloqués, mes égaux masculins ne doivent pas entendre la même musique qu’elles. Ils s’agitent sur place, soulèvent un pied ou tournent de temps en temps. Peut-être par peur des crampes ?
Leur présence me rassure, je suis comme eux, un homme ordinaire, une variante de piquet de parc qui tente de survivre sur du parquet...
Mais qu'attend donc Greenpeace pour protéger une espèce aussi menacée qu'un homme aussi loin de son milieu naturel ?
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Carine Lejeail
Carine Lejeail · il y a
Je suis une femme et pourtant je me suis retrouvée dans votre texte, jamais je ne m'aventurerais dans cette expérience traumatique qu'est la danse en ligne quelle qu'en soit la musique. Il me faut trop réfléchir, m'accorder à un rythme qui va à l'encontre du mien, essayer den pas gêner les autres... Trop de variables, une torture :)
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Assis sous un cocotier, protégé du soleil par le feuillage d’un mancenillier, Jojo regardait l’horizon. Une ligne à peine perceptible, qu’aucun mât ne venait briser. Pas de hors-bord, aucune...

Du même thème