L'étalon

il y a
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Ingénieur de formation puis de profession, j'ai décidé de passer une part de ma retraite dans l'imaginaire.  [+]

Image de Hiver 2018 - 2019

Ça me fait tout drôle de me retrouver au fond du pré, loin de mon univers habituel, avec comme seul compagnon quelqu’un qui me ressemble vaguement mais qui n’est pas moi, quelqu’un qui est autonome alors que je suis dépendant, quelqu’un de plus grand, plus mobile, plus vivant que moi.
Sous le soleil printanier, gourmand, il se régale de ray gras puis se roule sur l’herbe, gambade alors que je me recroqueville, je rapetisse et disparais dans l’herbe haute. Sous la pluie, il se réjouit, s’ébat, s’ébroue. Moi, je me délite, je vieillis. L’eau me transperce, s’insinue dans mes fissures et entreprend son travaille de sape pernicieux. Je pourris.
Quand je ne serai plus que sciure ou cendres, disparaîtra avec moi, l’histoire de ma naissance. J’ai été façonné par un prisonnier allemand qui travaillait à la ferme après la dernière guerre. Il était menuisier de son état et avait proposé de réaliser un cheval à bascule pour le grand-père des petits chenapans, alors âgé d’à peine quatre ans. Il avait choisi du bois de chêne qu’il avait scié, découpé, raboté, poncé et assemblé par tenons et mortaises. Il m’avait peint de blanc avec des taches grises et doté d’une jolie crinière, quelques touffes de poils prélevés sur celle de Pompon, lointain ancêtre de Gamin, ce jeune poulain un peu fou qui, intrigué, m’observe au fond du pré.
Bien sûr, Gamin est jeune, il a toute la vie devant lui. Moi, je suis vieux. J’ai vécu bien plus de temps qu’il n’en aura jamais. Que j’ai aimé mes jeunes années où je servais de monture à Kid Carson et Buffalo Bill ! Nous filions comme des flèches pour poursuivre les bandits qui venaient de dévaliser la diligence ou fumions le calumet de la paix chez les Sioux. Puis j’ai été le cheval blanc d’Henri IV entrant majestueusement dans Paris pour prendre possession de son royaume. Ensuite, ce fut ma meilleure période, pendant des années je fus Jolly Jumper. Mon cavalier Luc, je m’en souviens, avait toujours une cigarette en chocolat au coin de la bouche. Il se coiffait de ce vieux chapeau qu’il empruntait à l’épouvantail, pour pourchasser Joé, le fils daltonien de nos voisins ou ses frères tout aussi benêts que lui.
Les derniers mois de ma vie active, je fus Pégase. Avec mes ailes invisibles je transportais mes cavaliers à travers les galaxies à la découverte de civilisations extraterrestres, jusqu’au jour où mon dernier écuyer acheta un sabre-laser et se proclama Jedi. Entrainé par le coté obscur de la force, il s’enferma alors dans sa chambre, consacra l’essentiel de ses loisirs à jouer à Star Wars sur sa PlayStation. Le jour de ses 14 ans, se déclarant Antifa, il décida de m’exiler dans la grange, sur le tas de bois destiné au chauffage pour le prochain hiver, avec la jouissance sadique et vengeresse de condamner un cheval nazi à disparaître en cendres dans le fourneau crématoire de la cuisine.
Un peu plus tard, l’ex Jedi, se proclama écolo et pacifiste et décida de m’épargner. Pour faciliter mon retour à la nature, il me relégua au fond du pré, le jour même où, bien au chaud dans l’écurie, naissait le jeune Gamin. Mais je savais bien que tout cela n’était que prétexte. C’est ringard quand on a 15 ans, plein de jeux vidéos et un joli destrier, de jouer au jockey sur un cheval de bois. Le grand chenapan attend désormais avec impatience la fin de l’été pour dresser son pur-sang et pouvoir le monter afin d’épater les copains et surtout les copines. Il ne sait pas qu’en me recyclant comme il dit, il commet un grand crime, celui de priver ses propres enfants d’un jouet unique et vrai, taillé dans le même arbre que celui du cercueil de son grand-père.
Moi, dans quelques mois j’aurai disparu, dévoré par les vers. Ce que j’aurais aimé, c’est finir étalon dans un haras pour chevaux de bois, une fabrique de manèges, étalon au sens référence, celui que l’on imite, que l’on copie, que l’on reproduit, un maître-étalon en quelque sorte.

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Luciole Handel · il y a
Merci c'est sublime
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Lange Rostre · il y a
Un cheval de bois au cœur rendre. Touchant.
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A KM · il y a
Je m'abonne au plaisir de vous relire une nouvelle fois. Bravo !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques :
« ...- Il m’a embrassé par surprise, je me suis laissée faire comme pour voir jusqu’où il voulait aller, il m’a déshabillé mais avant que le pire ne se produise je me suis sauvée.
Au fur et à mesure qu’elle me décrivait la scène, une peur grandissait en moi, la peur de l’entendre sortir les mots : « J’ai couché avec un autre homme », et à la fin elle laissa bientôt place à des suspicions... »
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Frédéric Petit · il y a
Magnifique !!!
Merci de lire Soleil Levant en décembre !!!

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Philippe Clavel · il y a
J'ai lu votre texte qui contient malheureusement bcp trop de fautes pour mériter qu'on le soutienne
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Fred Panassac · il y a
Je repasse vous soutenir en finale dans la dernière ligne droite !
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Philippe Clavel · il y a
merci Fred, mais ça n'aura pas suffit...
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Claudine Lehot · il y a
je découvre et aime votre texte.... j'adore les animaux ! merci
si vous voulez me soutenir ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-decision-1

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Utilisateur désactivé · il y a
Très belle idée que de faire parler ce cheval-cadeau, jouet chargé de tant de souvenirs. Un maître-étalon tout en sereine nostalgie. Il y a des ruades de bois qui se perdent du côté de l'ex Jedi... mais le temps passe, et le manège tourne.
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Julia Chevalier · il y a
j'ai eu beaucoup de plaisir à lire votre texte. Mes voix et si le coeur vous en dit, je vous invite à lire ma nouvelle en finale. Merci
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Utilisateur désactivé · il y a
Mes voix pour ce petit cheval.
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Doria Lescure · il y a
Cher Philippe, revoici mes voix !
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Philippe Clavel · il y a
Merci Chère Doria, le geste me fait très plaisir

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