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L'esprit des montagnes

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Laurence GDN

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FINALISTE
Sélection Jury

Il y a très longtemps vivait dans un pays lointain dont le nom s'est perdu, une meute de griffons. Placides, ils veillaient sur un monde harmonieux, un peuple courageux, au cœur de paysages grandioses. Ils n'avaient besoin pour vivre que de trois éléments : de l'air vivifiant, de l'eau des montagnes et d'histoires, réelles ou imaginaires, dont ils n'étaient jamais rassasiés.

Malheureusement, cette harmonie ne se révéla pas éternelle. Le climat changea. L'air devint sec et les neiges se firent rares. L'eau vint à se tarir et la terre s'épuisa. Pour survivre, les griffons se retirèrent alors vers le nord, toujours plus haut dans les montagnes, s'éloignant inéluctablement des hommes. Plus aucune histoire nouvelle ne parvenait jusqu'à eux. Leur imaginaire criait famine. Ils dépérissaient. Craignant une issue fatale, ils tinrent conseil et se résolurent à migrer de par le monde. Il leur fallait absolument trouver des endroits réunissant les trois éléments indispensables à leur survie. Ils échangèrent un maximum de souvenirs en guise de provisions pour un voyage qui pouvait être long puis vint le jour des adieux : certains s'envolèrent à l'ouest, d'autres vers l'est. Quelques uns partirent en direction du sud.

Leur périple s'avéra difficile. Les lieux qui leur étaient propices n'étaient pas si nombreux et la plupart, déjà occupés par d'autres exilés. À bout de souffle et épuisés, après des lustres de pérégrinations, quatre d'entre eux trouvèrent refuge un soir d'orage dans une grotte à flanc de falaise. À peine leurs pattes léonines eurent-elles atterri sur le sol que déjà des histoires flottaient dans l'air. Notamment celles racontant les aventures d'un dénommé Mandrin, Louis de son prénom, un célèbre justicier, un peu contrebandier, qui avait apparemment vécu dans cette même grotte.

Ragaillardis par ces victuailles spirituelles et profitant d'une éclaircie, les griffons s'avisèrent du paysage alentour. Ils découvrirent alors une vaste plaine arrosée d'une généreuse rivière dans laquelle se déversait l'eau pure de toutes les montagnes environnantes. Subjugués par de tels reliefs tantôt veilleurs alanguis tantôt sentinelles hérissées, les griffons s'accordèrent une halte pour explorer l'attirante contrée.

Son nom déjà, Isère, ne comportait-il pas le son d'un élément essentiel pour eux ? Ils entreprirent d'en survoler les moindres recoins découvrant alors combien les paysages semblaient se jouer de qui tentaient de les apprivoiser. Ces montagnes, ces combes et ces vallées se dévoilaient dans une étrange valse au rythme du soleil. Les unes s'avançant sur le devant de la scène avant de se retirer en coulisses laissant passer la rampe à d'autres, pour mieux revenir plus tard au gré des rayons de lune. Ils constatèrent intrigués qu'elles s'estompaient parfois, dans l'assourdi de la brume, devenant alors mouvantes et plus mystérieuses encore. Ils patientaient lorsque, grisées de chaleur peut-être, elles disparaissaient, englouties par une marée de nuages pour mieux reparaître, l'instant d'après, drapées de neige, éblouissantes. À chacune de leurs envolées, de nouveaux noms bruissaient aux oreilles des griffons, sonnant comme autant de promesses de récits merveilleux : le Grand pic de Belledonne, l'Aiguille Michel, le plateau du Vercors, le Rocher Badon, la Pyramide, le Puy Gris, la Pointe de Comberousse, le Pic du Grand Doménon, la Grande Lauzière... Et que dire du col du Merlet, du lac de la Corne ? Un peu plus loin, que pouvaient bien raconter le Grand Armet, l'Oreille du Loup, le glacier du Clos des Cavales, la Pierre Percée ou les Gorges de la Bourne ? Que pouvait bien inspirer la Chartreuse ?

Était-il vraiment possible qu'un tel écrin présentant cette infinie palette de nature, foisonnant de verts, d'ocre, de bronze, de bruns, chacun virant du tendre au cramoisi, en quatre saisons, comme une ritournelle puisse exister ?

Fascinés par ces paysages toujours en mouvement, les griffons se gorgeaient de vie. L'air était vivifiant, l'eau coulait des montagnes et partout, des histoires ondoyaient. Ils n'espéraient qu'une chose, s'installer dans ce puits de montagnes pour l'éternité.

Il s'agissait toutefois de libérer pour d'autres la grotte où ils avaient un temps trouvé refuge. Ils s'enquirent donc d'un endroit où s'établir. C'est ainsi qu'une nuit, humant les nouvelles au cœur d'une cité d'importance dans la grande plaine, ils s'avisèrent d'une fontaine en construction, sur l'une des nombreuses places où les chalands ne devaient pas manquer de se presser. Un regard leur suffit pour convenir qu'ils avaient trouvé l'emplacement idéal. Ils s'y posèrent. Discrètement. Comme si leur présence y allait de soi, avait été prévue.

Ils avaient l'air et l'eau des montagnes et des histoires venant de toutes parts. Parfois, la nuit venue, la cité endormie, la fontaine, comme un livre de pierre, prenait le relais avec des histoires de révolutionnaires. Heureux de voir leur souhait exaucé, certains de savoir leur imaginaire à jamais pourvu, ils jurèrent ce soir-là, d'une même voix, que flotteraient pour toujours en cet endroit, le cœur et l'esprit des montagnes.

PRIX

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A. Nardop · il y a
Quelle belle promenade joliment écrite, je m'arrêterai pour regarder cette fontaine devant laquelle je passe parfois sans la voir (comme devant tant de choses hélas).
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Une très agréable lecture!
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Sylvie Talant · il y a
Via les choix des griffons les noms géographiques répondant au sujet y sont. Je ne me suis cependant pas sentie happée par l'écriture mais peut-être est-ce parce que je sature après avoir lu beaucoup de TTC short paysages d'Isère.
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Laurence GDN · il y a
Merci en tout cas de votre visite :)
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Fred Panassac · il y a
Poétique et féerique, un conte d’une très belle écriture, on voit vraiment tous ces paysages, et il évoque Mandrin. Belle Is-air nécessaire aux griffons ! J’ai adoré cette histoire et vous offre toutes mes voix !
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Laurence GDN · il y a
J'en suis touchée et ravie ! Merci beaucoup !
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Bertrand Gille · il y a
Belle histoire que celle de ces griffons dans la belle Isère :)
On retrouve une âme d'enfant à vous lire.
Merci!
(et vous avez mes 5 votes évidemment)

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Laurence GDN · il y a
Grand merci à vous !
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Thara · il y a
Bonne chance pour cette finale...
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Laurence GDN · il y a
C'est très gentil à vous ! Merci
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Isabelle Lambin · il y a
Un joli conte
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Laurence GDN · il y a
Merci de votre visite et d'avoir aimé !
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Chantal Sourire · il y a
Mon vote pour les griffons qui portent avec panache ce joli conte !
Je suis en finale avec un TTC, Transhumance et un poeme, Grenoble en été...

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Laurence GDN · il y a
C'est très gentil à vous ! Merci !
Je passerai de nouveau visiter votre page avec plaisir !

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Kiki · il y a
Toutes mes voix et mon soutien
Je vous invite à aller lire et soutenir le poème en finale sur les cuves de Sassenage. Merci d'avance

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Laurence GDN · il y a
Un grand merci pour votre soutien !
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Sardine · il y a
Toutes mes voix !
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Laurence GDN · il y a
Un grand merci :)
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