L'Esprit d'ensemble

il y a
3 min
18
lectures
2

Que des poèmes ? Mais non, je suis également scénariste de BD, voir mes histoires à une planche ici : http://short-edition.com/auteur/anna-kutuzov Après avoir écrit toutes sortes de récits  [+]

L'homme, riche d'apparence, a mis son code dans le distributeur. Au moment précis où les billets sortaient, il y a eu comme un souffle du vent. Les voilà volants pardessus sa tête. On aurait dit de la voltige aérienne. C'était le quatorze juillet, premier jour de la fête... des esprits.

Dommage que lui, il l'ignorait, cela aurait pu le soulager, le pauvre... En oubliant ses bonnes manières, l'homme a couru comme un malade dans la rue. Tandis qu'en haut nous avons essayé de repérer les cinq billets de cent. Comme nous sommes au nombre de dix, l'affaire était loin d'être dans la poche.

Aussitôt, des cris comme « Je l'ai eu ! », « Je suis trop fort ! » ont été remplacés par « Mais, je connais cette tête ! », « Tiens c'est le portrait craché de... ».

C'est que, il paraît que le pays nordique, que nous habitons toujours, a pris la décision de sortir un billet sur lequel est dessiné un visage avec une barbe. Bien que tous les esprits, masculins ou féminins, n'aient plus de poils, conformant à l'idéal gréco-romain, on ne peut pas nier la ressemblance avec l'un de nôtre.

— Je pars, qu'il nous a fait.
— Voyons ! c'est insensé. Tu ne vas pas partir vers l'au-delà à cause d'un truc pareil ! lui ai-je répliqué.
— Justement, je pars vers l'au-d'en-bas, a-t-il insisté.
— Dans ce cas, je te rejoigne.

D'un esprit de repartie, d'habitude, il n'a pas su me dissuader, bouleversé qu'il était. Et moi qui ai voulu tant l'aider... J'étais touchée de compassion. C'est vraiment bizarre d'avoir un lien avec sa vie d'antan, surtout quand, comme chacun de nous, vous n'en avez aucun souvenir.

Comme piste, nous n'avions que ce qui était inscrit sur le billet : un roi mort au milieu du siècle dernier, un certain Gustave. Nous avons profité de l'occasion, étant donné que, pendant la fête, il est permis de visiter le monde d'en bas. Nous avons survolé les trottoirs de ce qui semblait, à vue de nez, une rue de la capitale. On allait être dans le désespoir total si ce n'est qu'une grande automobile à deux étages vient de passer près de nous. Nous l'avons suivie, trop émus de la voix qui en sortait. À chaque bâtiment, elle nous a indiqué le nom, l'époque, l'architecture et toute l'histoire qui va avec.

Prochaine station, le palais du roi Gustave !
Personnellement, j'aurais préféré d'entrer par la voie royale, comme on dit, c'est-à-dire – la porte. Mais il était pressé, mon ami. On est passé donc par le mur directement dans... le local à ordure. Voilà... En montant plusieurs mètres, on a trouvé ce qui pourrait être bien le petit fils de Gustave. À nouveau, l'odeur qui nous a accueillies n'était pas terrible. Ce garçon était en train de faire ce que les mortels font dans les toilettes. Mon ami a voulu rester, moi non. Alors, on l'a attendu dehors.

Et puis, bizarrement, le garçon a regardé le miroir et comme s'il ressentait la présence de son grand-père potentiel, il a changé sa coiffure de sorte que leur similitude devenue soudain frappante. Quel moment d'intimité ! Ce sont des secondes très rares dans la vie d'un esprit, me pensais-je.

Il se lavait les mains. Et l'eau a pris tout d'un coup une direction imprévue. C'était la réaction de mon ami, il était hors de lui...

Le garçon encore sous le choc séchait automatiquement ses cheveux, en utilisant une de ces vilaines machineries.

« Ce n'est pas la chaleur qui la fait calmait », j'ai fini par dire. « Il l'a trouvé seulement rassurant », j'expliquais, « le fait de resservir d'une machine ». « Ah ! Toutes ces machineries qui leur donnent des idées fausses... Alors que la vie tout comme l'après vie n'a rien de prédictibilité. Appuyer sur le bouton, action-réaction, l'expérience vécue, ce n'est pas du lard ou du cochon ».

Nous avons quitté la salle de bain. Le temps de lâcher son « Qu'est-ce que tu veux dire par là ? », sa phrase habituelle, et on était déjà dans un long couloir avec des portraits familiaux.

Il faisait tellement froid, non mais quelle froideur ! Et pourtant on était au mois de juillet !

— Ces tableaux, c'est la mort partout, qui nous regard de travers, il m'a dit.
— De plus, ce couloir, c'est la symbolique même de ce moment inévitable.
— Oui, c'est cela.

Après un moment, j'ai ajouté :

— Des noms, des visages, tous ces détails n'ont plus de valeur, n'est-ce pas ?
— Certes, mais sachant que c'était peut-être ma famille...

L'enfant tout mouillé encore a crié : « Maman ! Maman ! ». De l'autre bout, sa mère est allée à son encontre. « N'aie pas peur ! », elle l'a consolé. Elle ordonnait : « Qu'on éteigne la climatisation ! ». Ensuite, comme pour l'instruire : « Je ne veux pas que tu attrapes le froid ». Elle a terminé par lui dire quelques mots doux accompagnés par le bisou traditionnel, et paradoxalement froid, sur le front. Sur ce, on a fait notre sortie.

— Pourquoi es-tu venue avec moi ? m'a-t-il demandé d'un air franc.
— Pour te faire comprendre, que c'est moi, enfin... nous autres, ta propre famille. Somme toute, pas besoin d'aller chercher loin.
— Et dans cette famille non-royale, tu représentes qui ? Ma mère ?
— Oh ! je préfère, de beaucoup, « ton épouse », si tu veux bien.

Dehors, il faisait chaud. C'était le dernier jour de la fête des esprits, néanmoins cela ne nous rendait guère tristes. On n'a pas eu besoin d'« éteindre la climatisation » pour savoir qu'à l'intérieur de nous-mêmes, il y avait déjà comme un air chaleureux. Un simple billet et voilà comment on peut partir sur un coup de tête... comment on peut perdre de vue si facilement ce qui nous est cher. C'est normal, étant humains, nos réactions, nos émotions, sont toujours imprévisibles. Il n'empêche qu'on reconnaisse tous d'ores et déjà la qualité véridique de cette tournure littéraire un peu usée : Que c'est bien d'être ensemble !
2

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien écrite, attrayante et fascinante ! Bravo ! Aimez-vous toujours “Sombraville” ?
Merci de renouveler vos voix ! Il ne nous reste que 2 jours pour voter. Bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville