Les voisins

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j'ai toujours aimé écrire. Depuis 2015, grâce à Nathalie et les ateliers "écrire...& compagnie" je m'amuse et je partage avec d'autres mon amour des mots et de la construction d'un texte, d'un  [+]

Image de 2018
La lumière des phares dégouline sur la bande d’asphalte et troue de flaques informes l’absence d’horizon ; les essuies-glace écopent péniblement la pluie qui martèle le pare-brise, un rythme assourdissant et hypnotique emplit l’habitacle de la voiture.
Cramponnée au volant, sourcils froncés, tête dans les épaules, je serre les dents ; leur grincement fait contre-point à la musique diluvienne du ciel.
« trois heure du mat’, bon sang! »
Je marmonne, je râle, je me maintiens éveillée, concentrée.
La route m’est bien connue, j’aimerai la faire moins souvent.

Je me suis encore couchée tard, trop.
Mon cauchemar récurrent me poursuivait en hurlant lorsque une sirène a déchiré la nuit.Prisonnière de cette course absurde, fuite sempiternelle vers l’inconnu d’un noir béant, je me suis débattue longtemps contre une épaisse stupeur, engluée de sommeil, empêtrée dans mes draps, le cœur à l’envers.
Lorsque j’ai enfin décroché ce fichu téléphone, j’ai tout juste pu articuler un pauvre « quesse quisse passe  », yeux mi-clos.

La voisine de ma mère est une femme bavarde, même à deux heures et demi du matin.
« Vous dormiez ? Parce que j’ai fait sonné quinze fois avant qu’ça décroche! z’avez le sommeil lourd dites donc... quoique j’ai l’habitude,vous savez, avec mon défunt mari... »
Bref, Madame Jacasse, qui s’appelle Laplace mais ça me défoule, a entendu du bruit chez maman. Après un interrogatoire pénible, la nécessité de me déplacer est apparu, sombrement.

J’arrive enfin, éteins le moteur, souffle un grand coup, respire.
Plein feu chez la Jacasse, noir sur la maison familiale ; j’appréhende.
Elle m’a foutu les jetons cette sotte, là voilà d’ailleurs, sous son parapluie, au milieu de la nuit, en robe de chambre.
« Bonsoir Madame Laplace, il fallait pas sortir comme ça, vous allez attraper la mort...»
« Ah ma gentillesse me tuera mon enfant ! Mais j’ai bien trop peur pour dormir, tout ces bruits non, c’est pas naturel vraiment, je vous assure... »
« Et vous ne voulez toujours pas appeler la police ? »
« Non, je ne veux surtout pas les déranger ces pauvres gars, ils ont bien d’autres choses à faire, vous pensez avec tout ce qu’il se passe... et puis vous êtes là maintenant ! »
« Voilà, et bien merci pour tout Madame Laplace, surtout d’être aussi gentille avec maman et retourner vite chez vous, vous allez être trempée !... oui oui, j’ai les clés... »
J’ouvre le portillon difficilement, manœuvre complexe de pousser-lever majorée par le gonflement du bois.
Silence dans le jardin ,l’orage s’est calmé, la pluie s’est adoucie elle aussi, il n’y a plus de vent. Le calme après après la tempête ?

La véranda est lugubre dans cet éclairage de lampadaire au coin de la maison.
Les vieux outils agricoles accrochés au mur prennent un aspect menaçant, les fauteuils en rotins paraissent fragiles, tremblotant, alors que j’avance vers la porte donnant sur l’intérieur. Tout est gris, de l’anthracite à la suie, je souffle une dernière fois.
Le craquement de la porte que je pousse résonne fortement dans le grand séjour et j’entends comme un froissement. Souris ? Je déglutis. J’allume, rien. Merde !
« Maman ?... »
« Maman, maman, maman,maman... »
Je tourne sur moi même, cherche l’origine de cet écho.
Un vacarme infernal commence alors : un mélange détonant de couac, de cric et de croc, de griffe et de feulement, de coups sourds et de chuintements... syncope de mots, cris, gémissement ou vagissement ? Esquisses de mélodie et autres sons improbables, et pas de lumière, pas de maman.
J’avance vers la cuisine en tâtonnant, je cherche l’interrupteur, toujours rien, bien sûr ; bon, plus de courant, pas grave.
D’où peuvent bien venir ces bruits ? Je me secoue, me frotte les yeux, quelque chose me frôle le dessus du crane ; une masse sombre atterri lourdement sur la table de la cuisine... une voix criarde me déchire les tympans .
« Tu sens pas comme une odeur de sang ? Odeur de sang, odeur de saaaang ! Tu sens ou tu sens pas l’odeur du saaaaaang ! »
Je panique, je hurle !
Je vide mes poumons de tout cet incroyable effroi et me laisse tomber au sol, pantelante, sanglotante.
Recroquevillée contre le frigo, j'ai le hoquet et je n’ose quitter des yeux la forme changeante qui tressaute sur la table au dessus de moi.
Une lueur tremblée perce en direction de la porte, ma mère arrive, hagarde derrière sa lampe de poche.

« Ben qu’est-ce tu fais là ? Tu fais peur à Jacky ! Je t’ai bien dit que je gardais le perroquet des Lebré pendant leur séjour aux Canaries ?  »
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