Les trois coeurs

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La nuit se meurt.
Agenouillée dans la neige, au cœur de la forêt, la vieille dame se souvient. De la rose qui ne l’a jamais quitté. De la tombe qu’elle fut si près d’oublier.
Elle se souvient de l’homme qu’elle a aimé et qu’elle aime encore aujourd’hui. Plus que sa propre vie. Parti combattre pour un seigneur sans honneur, il n’était revenu que pour finir sous une terre froide, sa bienaimée par les pleurs consumée.
Elle se souvient de la promesse du nécromancien, vieux complice de Lucifer, vieux bouc puant au sourire concupiscent et seul recours pour les chrétiens oubliés de Dieu.
« Trois cœurs, tu prendras.
Trois cœurs épris d’un amour sincère. Pour toi, ma belle enfant à la chevelure de catin.
La rose jamais ne mentira.
Trois cœurs, tu enterreras. Au pied du cher disparu.
Et à l’aube, à nouveau, il vivra. »
Elle se souvient du poignard au manche sculpté dans les os d’un apostat, offert en échange d’une mèche de cheveux, d’un baiser sans plaisir et d’une âme que personne ne viendrait jamais réclamer.
Elle se souvient de l’attente, de l’errance et d’une rencontre sous un pont effondré. Un homme grand et fort, au regard sévère, à l’odeur de cendres et de vin. Il était aubergiste et son établissement ne désemplissait jamais. Elle se proposa d’aider puis, plus tard, le rejoint dans son lit. Il proposa de l’épouser et elle accepta. Les mois passèrent.
Près du puit où elle avait pour habitude de se rendre tous les jours, elle vit éclore une rose. Rouge sang. Et elle sut. Elle trancha la gorge de son époux la nuit venue et lui arracha le cœur à l’aide du poignard. Alors que l’auberge brûlait, elle fuyait vers la tombe de son premier amour pour accomplir sa première offrande.
Elle se souvient de ne pas avoir attendu. Elle pleurait en repentance de son sanglant méfait et un homme s’approcha, jeune et bien mis. Un noble, pour sûr. Il fut touché de la voir si triste. Il la prit dans ses bras et l’emmena avec lui.
Elle mentit sur son passé. Il s’en doutait et s’en moquait. Contre l’avis de son père, il en fit sa femme. Les années passèrent.
Un fils naquit de cette union. L’accouchement fut suivi d’une fièvre qui faillit emporter la femme. Pendant ces longues journées entre la vie et la mort, une rose vint à éclore dans le jardin du château, dans un carré de terre où rien n’avait jamais poussé auparavant. Jusqu’à la mort du mari, trois ans plus tard, sous les coups de poignard de ce que l’on crut être un brigand à la sauvagerie peu commune, la rose ne perdit pas de son éclat carmin.
Les années passèrent. Encore et toujours.
L’enfant devint un adulte, ou peu s’en faut. Il connut aussi l’amour. Et le perdit. Inconsolable, il retourna vers sa mère, veuve indomptable jusqu’au bout de sa chevelure d’argent.
Une rose éclot près du lit du fils. La mère fut saisi d’effroi et pleura car elle savait ce qu’il lui fallait faire. Elle pleura à la vue du poignard qui reposait dans un coffret en bois verni. Elle pleura et céda à la volonté de la rose. Et des souvenirs. C’était le prix à payer.
Elle se souvient.
La nuit se meurt et l’aube arrive. Trois cœurs reposent sous la neige.
L’aube arrive et bientôt, la main d’un amant jamais oublié viendra caresser les joues ridées de la vieille femme.
Elle se souvient.

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