Les terrines de Géraldine

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Alors il prit sa plus belle feuille, la bleue, celle qu'il n'employait que les jours de nuit sans lune. En guise de craie, un bout d'étoile, tombé un soir de pluie de ses yeux si forts. Sa main  [+]

Les terrines de Géraldine:

Raymond Savoureux regarde sa montre : dix-neuf heures trois. Le magasin se vide peu à peu de ses derniers clients. La journée a été calme et longue, bien trop longue à son goût et son impatience grandit. Tout en remballant ses pâtés et terrines, le boucher de la supérette de Saint Cernai lès Bières jette un œil à son ultime cliente. Il la connaît bien, même si son nom lui échappe encore. Lui, il l’appelle ‘’la foldingue’’, tout simplement. Folle, l’est-elle réellement ? Il ne saurait le dire mais son comportement, ses mimiques et ses absences, sa façon d’être ailleurs parfois ne plaident pas sa cause. Il est sûr qu’elle vient l’emmerder comme à son habitude en lui commandant soixante-quinze grammes de ci ou de ça, «...pas plus, non, c’est pour mon chat... ».
Là, elle est plantée devant ce qui reste de sa fameuse tourte à la viande, sa spécialité. Celle pour laquelle il a gagné le prix du meilleur boucher de Tourville sur Cane en 1987. Il se dit que donner ça à un chat relève de la folie pure, et voue l’importune aux cent mille diables. Du coin de l’œil il l’observe. Elle pourrait être jolie si elle s’arrangeait un peu. Un rien de rouge ici, un peu de poudre là. Pas comme Géraldine, sa traînée d’épouse. A la seule pensée de sa femme, Raymond Savoureux serre un peu plus fort le manche du grand couteau ‘’Tranchelard’’ qu’il range aussitôt dans son tiroir. Ne pas montrer sa colère. La catin ne perdait rien pour attendre...
—...Heu...Excusez-moi Monsieur...
— Oui ? (dans un soupir long comme un jour sans pain)
La ‘’folle’’ n’a pas remarqué l’impatience du boucher et semble attendre Dieu seul sait quoi.
— Dépêchez vous parce que là, on va fermer.
Dans le regard de la femme, un instant de panique vite maîtrisé.
—Je voudrais une tranche de pâté de chevreuil s’il vous plaît, pas trop fine.
A l’évocation de la bête à corne Raymond Savoureux sursaute. Ainsi donc, tout le monde sait...Et l’autre foldingue qui vient le narguer là !
Comme il avait été naïf. Lui qui trouvait tellement sympathiques tous ces clients attentionnés qui demandaient, chaque jour, des nouvelles de Géraldine au magasin. Les hommes surtout. Bande d’hypocrites. Ah ils l’aimaient bien son épouse, ils n’allaient pas être déçus.
— Comme ça ou je vous en mets un peu plus ?
— Non, ça ira merci.
En des gestes précis tant de fois répétés, revenant au professionnel qu’il est, il sert la folle qui finit par s’en aller avec son pâté de chevreuil.

...

Vingt heures trente, la supérette est vide. C’est la veille de la Saint Frusquin, St patron local, et le gérant a donné congé à tout le personnel une heure plus tôt. Sauf pour Raymond qui doit préparer ses terrines pour les fêtes, et surtout, sa fameuse tourte à la viande. Le boss avait loué le boucher pour son professionnalisme et l’avait quitté avec un sourire étrange. Peut-être que lui aussi couchait avec Géraldine ?
Combien d’amants pouvait-elle avoir, la question le torturait depuis la fameuse semaine où, par hasard, il était tombé sur un SMS qui ne laissait aucun doute sur les activités extraconjugales de Géraldine. Le PEL du couple s’était envolé dans les honoraires d’un privé recruté sur Internet. Argent bien placé au vu des photos prises par le détective. On y voyait Géraldine dans les bras de plusieurs hommes différents dont certains clients du magasin.
Le boucher n’avait rien laissé paraître de sa découverte et avait mûri sa vengeance dans l’ombre. Et ce soir, sa catin de femme allait payer...

...

— Allo chérie, c’est moi,...
—...
—...dis tu peux m’apporter les moules à terrine, les gros blancs, ceux rangés dans le placard du fond...
—...
— Oui, ceux là.
—...
—Passe par derrière, j’ai tiré le rideau du magasin...oui,...oui, à tout de suite !

...
Un soleil radieux inonde la place du village où la fête bat son plein. Aux flonflons de la fanfare locale se mêlent les cris des enfants et le tout Saint Cernai se pressent devant les stands divers et variés. Celui de Raymond Savoureux obtient le succès qu’il mérite, bien aidé par la dégustation gratuite qu’il propose.
— Tenez, goûtez moi ça monsieur le maire
— Ah Raymond, fameux votre pâté de foie. Et ce petit goût d’Armagnac en fin de bouche,...extraordinaire !
— Une idée de Géraldine monsieur le maire, (c’est vrai qu’elle ne crachait pas sur le jaja la catin !!!)
— Vous la féliciterez pour moi alors, au fait comment va-t-elle ?
— Partie se reposer à la campagne, elle est un peu dans le pâté en ce moment.
—‘’Dans le pâté’’ ah ah ah, toujours le mot pour rire monsieur Raymond.
— Ah la la, m’en parlez pas, elle a voulu me donner un coup de main cette nuit pour être prêt aujourd’hui. Elle a beaucoup donné de sa personne et elle y a laissé ses tripes...
Mais grâce à elle, comme elle s’est coupée en quatre, vous allez vous régaler...
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