Les soldes

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Regardez-les : on dirait des bêtes sauvages prêtes à s'entretuer pourvu que l'adversaire n'ait pas la proie de choix le premier. Si seulement ils pouvaient se téléporter à l'intérieur du magasin avant le lever du store métallique, je vous jure qu'ils le feraient ! Je n'ai aucun doute là-dessus. Et pourquoi ? Pour de pauvres articles soldés trois francs six sous, qui pour la plupart ne leur serviront jamais. C’est pathétique ! Et moi je regarde cette scène du café en face de cette grande enseigne pour laquelle je travaille, bien au chaud avec mon chocolat à la main, pendant que ces pauvres fous se gèlent dans le froid de janvier et se marchent les uns sur les autres. Bon, plus que dix minutes avant l'embauche, mais il va bien falloir y aller sinon la chef de caisse va encore nous aboyer dessus. Madame Claire. Je n'aime pas Madame Claire, elle est toujours mal lunée. Et pendant les soldes c'est encore pire !
Moi, ce que j'adore c'est voir sa tête à l'ouverture de ce phénomène de l'année justement ! Madame Claire déteste le désordre et l'incorrection. Alors quand les gens se ruent sur les bonnes affaires, elle se tire les cheveux et moi je rigole bien derrière ma caisse : les gens qui sautent sur les machines à laver, les sèche-linge, s'arrachant presque les aspirateurs des mains... pfft, c'est n'importe quoi !
Ça y est. J'allume la petite loupiote en haut, je suis à la caisse numéro huit aujourd'hui. Mailyne, une collègue juste devant, me fait un clin d'œil. Nous allons bientôt jouir d'un spectacle aussi désopilant que navrant... Enfin ce sont les soldes quoi, mais méfiez-vous, les soldes ça rend fou !
Ils arrivent ! Agglutinés à la vitre, on dirait des poissons nettoyeurs : comique ! Mais voilà que, de l’état de poissons, ils passent au troupeau d’éléphants qui charge dans les allées. L’un d’eux glisse et manque de se faire piétiner par ses congénères. Mayline roule de grands yeux ronds exorbités qui parlent pour elle : « Ils sont encore plus cinglés que l’année dernière ! »
À peine neuf heures, à l’entrée ça ne désemplit pas, ils sont là et de tous les âges ! Certains on dû sécher les cours, d’autres, le bureau !
Deux mamans essaient de s’arracher une poussette, tandis que leurs maris jouent les arbitres avec chacun un bambin dans les bras. On entend au loin un objet en verre se briser sur le sol malgré le brouhaha de cette jungle. Un homme reste assis sur une machine à laver, attendant sans doute que sa femme daigne arriver avec le caddie. À son expression, on voit que l’homme cherche quelqu’un du regard. Je sais ce qu’il pense : « Si elle est partie de son coté, je suis bon pour attendre toute la journée ! ».
Vingt heures : après cette dure journée de travail, jour de folie comme à chaque démarrage des soldes, je rentre enfin chez moi. Je balance mes affaires sur le porte-manteau et je me précipite vers le frigo. J'ouvre et pfft... il reste un mince quart de pizza, deux tranches de rôti cuites et une brique de lait entier. Il me faudrait faire des courses. Mais après sept heures d'affilée derrière une caisse on n’est pas trop décidé à se charger d’une liste recto-verso de denrées et fournitures en tout genre à mettre dans son propre caddie. Non mieux ! Je me dirige vers le canapé. Je m'affale dedans et j'attrape le sans-fil. Je m’apprête à appeler le traiteur chinois du quartier (mon préféré) mais on s'invite en sonnant à ma porte. J'ouvre, déjà consternée de ne pouvoir profiter d'une soirée au calme. Et qui vois-je ? Freddy ! Freddy, tout sourire avec un joli petit paquet à la main : une pochette rose avec des petits cœurs dessinés dessus. Deux longues années que ce crétin me court après mais il n'a toujours pas compris. L'air de rien il me lance un : « Bonsoir chère collègue ! Alors, journée de dingue aujourd'hui n'est-ce pas ? » J'imagine déjà la soirée : le petit dîner miteux au Kébab du coin, les blagues à deux balles, le cadeau. Mais Freddy est le genre de type gentil auquel on ne peut rien refuser. « Avec votre sociabilité vous finirez vieille fille ! » m'a sorti Madame Claire une fois. Peut-être n'a-t-elle pas tort ? D’ailleurs, elle en connaît sûrement un rayon à ce sujet, « Madame Claire » que tout le monde appelle Madame, on ne sait toujours pas pourquoi ! Alors, comprenez, je me force. Même avec un type comme Freddy.
Et c'est au dessert que Fred, me sort le grand jeu. Un joli bracelet gris perlé. Ma pensée ne fait qu'un tour : « Laisse-moi deviner, je parie que tu l'as eu en solde ? »

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