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Les sans-âmes

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Julien Guého

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Il était une fois une croyance.
Il était une foi, donc.

Dans une contrée lointaine, très lointaine.
Au delà de tous les pays connus.
Loin.

Plus loin encore.
Tout là-bas, au milieu d’un jeune univers, dans une paisible galaxie perlée en son axe d’un abysse violet, gravitait une petite planète habitée, entre autres, par une espèce singulièrement spirituelle : les Anthropos.
Il était une foi, disais-je donc. Une croyance. Un fait, diront certains. Rien de plus qu’une simple superstition, rétorqueront d’autres. Un phénomène nouveau encore inexpliqué, concluront les esprits les plus prudents.
A première vue, tous avaient raison (bien que chacun semblait farouchement convaincu que sa raison rayonnait d’une valeur supérieure aux autres. Mais enfin...). Afin que nous ne nous perdions pas en palabres inutiles et dans l’espoir que vous puissiez vous en faire votre propre affaire, votre propre avis, permettez-moi d’en revenir aux faits. Aussi étrange soient-ils.

Partout à la surface de Jarna s’alternaient les jours et les nuits.
Le jour Sowilo dessinait de sa lumière puissante les contours et les couleurs d’une nature florissante.
La nuit Luna prenait le relais dans ce balais cosmique, glissant en ballerine sur la piste noire étoilée.
Avant les Anthropos, vivaient une foultitude d’animaux.
Avant les animaux, croissaient une multitude de végétaux.
Parmi ces derniers, il y avait ce genre de petite pousse qui, en grandissant, se durcissait à sa base et, brunissant d’ellipse en ellipse, finissait par former ce que l’on appelait un tronc. Au contact de ce tronc, les rayons de Sowilo venaient projeter sur le sol une ombre.
La période froide, qui s’alternait inlassablement avec la période chaude, était le meilleur instant pour observer ce phénomène qui nous intéresse présentement. En effet, avec l’arrivée du premier gel, là où tout être sensible se couvrirait de mousses, feuillages ou fourrures, les arbres, eux, se déshabillaient. Cette excentricité laissait paraitre, au milieu des plaines désolées, des grandes tiges bien droite, piquant au ciel telle les lances émoussées que l’on range bien en rang après les entrainements.
C’est ici et à cette période que les fils d’Hwoäl faisaient leurs processions et leurs sermons.

« La vie des Anthropos est comme une journée pour l’ombre de ces troncs » disaient les sages.
Au levé du jour s’étiraient vers le couchant des ombres immenses et rectilignes.
« La vie s’étend de tous les possibles pour qui naît. »
Très vite, le noir projeté raccourcissait.
« Chacun de nos choix vient rendre plus claires nos intentions. »
Au fil de la matinée, l’ombre se décalait, formant l’arc d’un cercle aplati.
« Les rencontres nous entaillent, les épreuves nous assaillent, notre destin se dessine. »
A l’approche du zénith, l’objet de notre étude semblait se replier sur lui-même, comme s’il voulait disparaitre de notre vue.
« La vieillesse » disaient les vieux.
Puis midi.
« L’âme quitte notre corps comme l’ombre disparait. »
Les élèves étaient ébahis en observant, en ce point du jour si particulier, la disparition totale de l’ombre de l’arbre.
Le plus surprenant venait ensuite, marquant dans l’imaginaire collectif le délice de l’infini.
« À la mort, l’âme rejoint Hwoäl, le Prince Noir. Il nous emmène alors sur sa barque dans le pays des éternels. »
Et tout le monde restait sans voix quand, après midi, du tronc, commençait à pointer l’ombre. Elle s’étirait de plus en plus, se redéployant de toute sa vigueur vers le levant. Et quand Sowilo se couchait enfin, tous les enfants rentraient dans leur cahutte, honorés d’avoir reçu, de la part des sages, un si bel enseignement.

Nombodo était l’un d’eux. Et quand il fût rentré chez lui, il dit à ses parents : « Papo, Mamo, j’a vo l’ombre da grands arbres. C’atait comme la vie de no. L’ombre c’ost la vie, c’ost notre âme. Si j’âme je vis. Je ombre donc je suis.
- C’est bien mon petit, mais on dit Papa, dit son Papo.
- Et Maman, surenchérit sa Mamo. »

Nombodo grandi.
Nombodo devint un adulte.
Ses parents moururent.
Bêtement.
Dans un accident de planeur à vapeur.
Comme il était d’usage en de telles circonstances, Nombodo amena les deux dépouilles et leurs ombres jusqu’au pic du Mont Amboshi, point culminant du continent Pahouin. L’ascension était difficile mais le but en valait la peine : donner en offrande à Hwoäl les corps des défunts afin d’offrir à leurs âmes le voyage vers la vie éternelle. Et Nombodo aimait suffisamment ses parents pour porter, à lui seul, sur un brancard de fortune, les deux corps inertes de son Papo et sa Mamo. Arrivé à destination, il les déposa donc là, sur une plate-forme jonchée d’ossements. Il s’arrêta un instant pour observer le paysage. Une nappe de nuage s’amoncelait dans le versant, formant un océan de mousse blanche, flottant entre deux airs. Avec un peu d’imagination et quelques soupçons d’hallucinations causées par le manque d’oxygène des hauteurs, Nombodo pouvait facilement apercevoir Hwoäl, noir et majestueux, y mener sa barque-des-morts, bravant les remous des cumulus, plongeant ses rames dans sa direction.
Ses parents seraient bientôt entre de bonnes mains.

Fier et plein d’entrain, il continua sa vie. Il épousa Robague, une belle Anthropos à l’ombre fine et élancée. Toute la communauté était très respectueuse de ce jeune couple. « Que Sowilo les bénisse de son halo protecteur. Qu’il fasse de leurs silhouettes une entité inséparable, noire et bien découpée. »
Il était d’usage, dans leur village, de flatter à qui mieux mieux les ombres robustes des charpentiers, bien taillées des couturiers, fermes mais enjouées des enseignants ou folles des artistes. Chacun y allait de son prestige, montrant toujours son meilleur profil aux rayons du jour ou aux flammes de la nuit. Décidément, chez ces gens-là, une belle ombre était le signe d’une belle âme. Et une mauvaise, un bon prétexte aux moqueries. Toujours est-il que, loin de ces conflits puérils, Nombodo et Robague, en parfait couple fusionnel, conçurent la petite Tonam.

Neuf signes plus tard, quelle ne fut pas leur surprise lorsque celle-ci naquit.
Sans ombre.

La stupeur était générale : « Tonam, la fille de Nombodo et Robague n’a pas d’ombre ! »
La rumeur gronda dans toute la cité : « C’est une sans-ombre... »
Et le raccourci fût facile : « C’est une sans-âme. »

Les questionnements s’accentuèrent quand, du promontoire des Albatros, arriva la nouvelle :
Au désert d’Osage, Marglyh est né sans-ombre.
Dans la vallée de Canadie, Blefama est née sans-ombre.
Sur le continent Mohegane, tous les nouveaux-nés sont des sans-âmes.
Et les annonces continuèrent ainsi, le même phénomène s’était répandu sur toute la surface de Jarna.

« Notre terre est en péril, prophétisaient les sages.
- Hwoäl, nous as-tu abandonné, criaient les désespérés, es-tu mort ?
- Es-tu parti dans les méandres du cosmos, emportant sur ta barque les âmes de nos ancêtres ? »

Nombodo était préoccupé. Que deviendra cette génération de sans-âmes ? Qui pourrait l’aider à comprendre ? Les sages sont dépassés, les adultes sont en pleurs et les enfants jouent. La situation semblait inextricable. Il le savait maintenant, seule une personne pourrait l’aiguiller.

Se sentant l’âme aventurière et l’ombre forte, il entreprit, pour la seconde fois, la procession vers le point culminant du continent. Là-haut, asphyxié par l’altitude et l’odeur de pourriture des corps gonflés, il s’allongea, se laissant emporté par un chant lointain, le chant de la mort, le chant d’Hwoäl.

Il senti son ombre se détacher de son corps.
Il s’avança et monta dans la barque de brume.
Surplombant le monde il s’en allait au côté du passe-mort.

Hwoäl, pressentant la question qui flottait sur les lèvres de son hôte :
«Ton temps doit passer, Anthropos à l’âme sombre, esprit aux pensées limitées, aux contours finis.
Voici venu le temps des sans-ombres, des âmes infinies.
Vous étiez enfermés dans vos propres doutes.
Ils en seront libérés, ouverts enfin sur les possibles d’un monde uni et sans frontière. »

PRIX

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M. Iraje · il y a
L'ombre n'est que le faire-valoir de la lumière ...
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Guillaume Coquery · il y a
lu approuvé et voté... une cool histoire
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Julien Guého · il y a
Merci Guillaume!!
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Chantal Sourire · il y a
Entre conte et SF, le parallèle entre l'ombre et l'âme me plaît, je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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Morgazie · il y a
Un beau texte, sur l'ouverture, très agréable et prenant. Bravo !
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Julien Guého · il y a
Merci beaucoup Morgazie !
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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup d'originalité pour cette œuvre saisissante et terrifiante !
Mes voix ! Une invitation à venir découvrir “Sombraville” qui est également
en lice pour le Prix Imaginarius 2018. Merci d’avance et bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Ginette Vijaya · il y a
Un brin philosophique . Le thème est traité avec beaucoup d'originalité.
Une invitation à découvrir mon texte " la fontaine aux bulles " en lice également . Merci beaucoup .

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Julien Guého · il y a
Merci beaucoup, j'y vais avec plaisir.
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Polotol · il y a
Belle légende afro gallo-romaine importante pour la transmission interdiogène non-ombriliste. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ubiquite
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Virgo34 · il y a
Un récit qui donne à réfléchir.
Je vous invite à aller vous ressourcer dans ma forêt d'Emeraude. C'est par ici :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres
Merci d'avance.

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Sandi Dard · il y a
Ambiance agréable. ..
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Sandi Dard · il y a
A mon tour une suggestion de lecture;

https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eventail-ouvert

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Christopher Olivier · il y a
Très belle philosophie de vie, le thème de l'ombre est très bien traité, un apprentissage de toute une vie. Mes voix sans ombre.
Si vous voulez poursuivre les ombres : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/you-and-the-night

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Julien Guého · il y a
Merci beaucoup, je m'en vais de ce pas me fondre dans ton texte !
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