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Les picotements

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FINALISTE
Sélection Jury

Son forfait accompli il resta un moment immobile. Non pas pour contempler son œuvre. D'un coup il s'était interrogé sur ce qui l'avait amené là où il en était.
La culpabilité ou les remords n'avaient rien à voir là dedans.
Oh que non ! Il recommencerait, ça il le savait.
Il recommencerait encore et encore pour pouvoir ressentir à nouveau la sensation qui l'avait transcendé quelques instants auparavant.
Abandon, plénitude, extase.
Il laissa tout en plan (il faut dire qu'il avait le sentiment d'être en sécurité, l'appentis était son endroit secret) et décida qu'une longue marche au bord de la mer lui ferait le plus grand bien.

Une demie heure plus tard il était changé.
Rien à voir avec l'être hagard, hirsute et désordonné de tout à l'heure. Pourtant, s'il devait ne pas se mentir, il était au plus profond de lui cet être.
Et voilà qu'il déambulait sur le sable.
La plage était déjà quasiment déserte. Il faut dire qu'il ventait et de gros nuages apparaissaient.

Comment avait-il pu basculer de sa normalité à l'abjectitude ?

Ce matin il s'était réveillé comme tous les autres matins de sa vie. Il n'était pas davantage taraudé par ses pulsions. Elles l'habitaient depuis toujours, il lui semblait, mais ne s'étaient pas faites plus pressantes.
Gaëlle était déjà levée et faisait son ménage dominicale. Elle s'était apprêtée et il détesta son rouge à lèvre rouge, bien trop rouge.
Il avait bu son café, se réfugiant dans son journal pour éviter ses minauderies incessantes. Heureusement pour lui elle avait un programme chargé et il en était exclu.
Était-ce cette perspective d'avoir le champ libre ?
La vue de son mini short qui faisait ressembler ses cuisses à des jarrets de porcs avait fait faire à son estomac un triple tour sur lui même.
« Tu passeras à la boucherie avant midi, chouchou, on a une commande à récupérer pour le barbecue »
Il avait hoché la tête, pressé de la voir quitter la maison et jouer le rôle qu'elle jouait depuis une dizaine d'années : parfaite gentille épouse dévouée.
Aux yeux de tous ils étaient d'une banalité à faire pleurer.
Ça l'avait toujours rassuré d'être protégé par ce vernis du commun des mortels mais depuis quelques temps la couche de ce vernis s'amincissait.
Il n'entendait pas des voix qui lui disait de tuer, dépecer, torturer, ligoter ou démembrer. Il ressentait juste des petits picotements. Pas désagréables mais précurseurs de quelque chose qu'il ne voulait pas envisager.
La semaine dernière, ça l'avait picoté sévère quand il avait vu Gaëlle s'évertuer à désosser leur poulet rôti. Les picotements avaient doublé en intensité à la vue du couteau taillant le long de la peau.
Mais s'il devait réfléchir et aller plus loin encore il avait trouvé fascinant la vue du cadavre du chien du voisin ; le pauvre avait été écrasé par un camion et ses viscères maculaient la chaussée. Là encore, il avait adoré les picotements et il avait eu du mal à se défaire de cette contemplation.
Mais même si il aimait ses états de choses il n'avait toujours été qu'un spectateur. Jamais il n'avait envisagé de s'en prendre à un animal ou à un être humain. Cette barrière s'était incrustée en lui et ne l'avait jamais lâché.
Jusqu'à aujourd'hui.
Alors pourquoi ? Se demandait il éperdument.
Les vagues venaient s'écraser sur ses pieds.
Il se souvenait s'être levé de sa cuisine après avoir plié son journal et avoir pris les clés de voiture pour se rendre à la boucherie.
Sa voisine l'avait saluée. Il lui avait rendu son salut même s'il la détestait elle et sa manie de penser que tous les hommes la désiraient. La pauvrette s'habillait, été comme hiver, de minuscules vêtements bien trop justes pour elle, dans l'espoir de susciter la concupiscence des hommes. C'était peine perdue avec lui !
Ça lui rappelait trop sa propre mère, qui jouait de son corps pour obtenir ce qu'elle voulait des hommes, lui compris. Elle était morte jeune et il avait dû feindre un chagrin minimum, alors que tout en lui criait « Bon débarras! »

Il se revoyait ouvrir la porte de la boucherie en faisant tinter la clochette.
Il y a du monde en ce dimanche matins. Mais il a le temps.
Il écoute distraitement les discussions alentours ; d'un côté on refait le monde, de l'autre on se plaint de la nouvelle génération de « fainéants ».
Lui, est ailleurs. C'est une sorte de refuge qu'il s'est bâti depuis son enfance. Quand tout dégénérait autour de lui (ce qui consistait à ne pas voir le défilé de clients qui passaient par la chambre de sa mère) il allait dans son phare. Personne ne pouvait l'atteindre. Il était en sécurité.

C'est l'odeur qui l'y avait délogé, et de façon brutale.
Il flottait dans la boucherie comme une odeur de sang frais. Une forte odeur de fer s'insinue dans ses narines. Du coup une armada entière de picotements envahit son corps. Cela part de la plante de ses pieds, ça traverse sa colonne vertébrale et ça fourmille dans son cou avant de se loger dans sa tête.
Ce n'était pas la première fois qu'il se rendait dans une boucherie (il était le candidat idéal que Gaëlle envoyait pour ses petites courses) mais l'odeur de sang avait été l'élément déclencheur. Le vernis avait été sérieusement attaqué depuis des mois et puis d'un seul coup il avait craqué de toutes parts.
Sans réfléchir il était sorti de la boutique et s'était réfugié dans sa voiture. Il s'entendait respirer très fort.
Les picotements n'étaient jamais monté si haut.
Ils étaient à présent dans ses mains et léchaient goulûment ses doigts.

Voilà ce qui avait été le déclic. Comme s'il avait toujours été un mécanisme dont une pièce s'était déboîtée et venait tout juste d'être réparée.
Ah ! Et quelle ivresse de se laisser aller, pour une fois !
Il avait démarré, conscient de chacun de ses gestes, ravi d'être la personne à part entière qu'il avait toujours été.
Il n'avait pas l'impression de rouler, il volait pour aller cueillir tendrement sa première victime.
On aurait même dit qu'elle l'attendait !
Quel délice pour lui de l'aborder, de feindre le désir alors que la pauvrette se démène pour montrer des atouts qui le dégoûtent.
Ça n'est pas vraiment difficile de la faire rentrer chez lui.
Il lui sert une coupe de champagne et la regarde faire son numéro de charme. Et elle lui tend une sacrée perche car elle lui parle jardinage.
C'est comme si elle voulait carrément se jeter dans la gueule du loup !
Lui qui voudrait savourer ses instants avant d'agir constate que tout s'enchaîne très vite. Trop vite !
Il lui propose d'aller lui montrer le modèle de débroussailleuse qu'il vient d'acquérir, elle a justement son allée à débroussailler.
Il ouvre l'appentis d'une main un peu tremblante. Ce n'est pas qu'il a peur, non. Il est impatient, si impatient !
Les voilà tous les deux dans l'espace sombre et exigu.
Elle vient se coller contre lui et le contact de sa poitrine sur son dos lui déclenche un spasme de dégoût. Sans réfléchir il se retourne et enfonce avec précision son sécateur dans ladite poitrine. Il a comme l'impression qu'il enfonce son couteau dans un rôti à peine cuit. C'est tendre, tellement tendre.
Elle ouvre grand la bouche, l'étonnement sans doute.
Mais avant qu'elle ait eu le temps de protester il replante une seconde fois son sécateur. Un peu plus bas cette fois ci. Il fourrage un peu à l'intérieur. Il voit qu'un gros filet de sang s'échappe de ses lèvres charnues.
Ça lui plaît tout ce sang.
Elle commence à s’affaisser alors il la retient par le bras, prend son élan et lui plante encore le sécateur, cette fois ci dans la trachée, et il est ravi de voir que des bulles de sang se forment.
Elle ne soutient plus son regard.
Il est déçu, elle agonise déjà.
Pour se faire plaisir il lui replante une dernière fois le sécateur, et choisit l'oreille droite pour terminer. Là c'est beaucoup moins tendre.
Une délicieuse odeur de sang flotte dans son appentis.

Sur la plage il croise un jeune couple.
Dans sa poche il a un tournevis.
Ça picote sévère !!!

PRIX

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Jeanne en B. · il y a
Une bonne lecture
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Ben Decorsair · il y a
Une de tes œuvres qui reste pour moi dans le haut du panier …
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Thara · il y a
Je vous souhaite une belle finale...
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Granydu57 · il y a
Brrrr !!! court et bien noir. Les promenades sur la plage, les jours plus frais vont avoir comme une odeur de sang . . .
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Sabrina Guerreiro · il y a
Merci à tous pour vos votes et commentaires !!!
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Joëlle Brethes · il y a
Je crois que je vais désormais me calfeutrer chez moi pour ne pas risquer de croiser ce monstre ! :(
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Jean Calbrix · il y a
Moi qui suis sujet aux picotements, votre texte m'a fortement troublé, Sabrina. Je dépose fissa mes cinq votes et je me sauve en courant !
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Dominique Alias Suna Descors · il y a
Dur... dur... c'est le thème mais ça fait froid dans le dos..
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Epicurien78 · il y a
Eh bien, Sabrina, votre photo de profil est bien sage au regard de ce petit texte ! Une histoire de vernis ? Lol
Je vous taquine… je ne suis pas en finale, mais vous invite à venir déguster un petit Expresso. Attention, je l'ai fait très noir et assez corsé ! :))

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Vallerie · il y a
ça craquelle!
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