Les petits botillons rouges

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Il y a longtemps je voulais devenir écrivaine aventurière. Tirer des bords avec Moitessier, prendre le transsibérien avec Rimbaud, refaire le monde avec Henry M. La vie qui fait toujours sa  [+]

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Image de Deux lèvres à la fois
« Foutue journée. Il me pose un lapin et pffff... ».
Sophie jette ses jambes sur le chemin forestier enfournant de ses botillons vermeils les bogues de châtaignes qui crissent sous ses semelles, elle a l’impression de fendre les glaces. Quand elle relève la tête son pas se fige, elle voit sur un panneau vermillon en lettres blanches « chasse privée ».
« Privée, privée de quoi ? D’amour ? Tout est privé dans ce pays », bougonne-t-elle.
Pierre son amant-moureux lui avait filé rendez-vous « À l’orée du bois ». Elle avait attendu une demi heure devant une table basse, pris un cocktail « Il était une fois » qui lui avait mis le rouge aux joues.
À 14h41 dans un mouvement d’humeur après un énième sms assassin, elle avait pris sa veste et la direction du bois, voir si l’orée valait le coeur. Elle voulait diluer la rage désespérée qu’elle sentait réveillée au fond d’elle. Ce n’était pas très conscient mais elle avait mal au ventre.

Des coups de feu résonnent, un vol lourd emplit l’espace.
Elle a toujours eu peur de tout, du loup et de ce qui porte fusil mais une ritournelle du genre tenace trotte dans sa tête :

« Par dessus l’étang
Soudain j'ai vu
Passer les oies sauvages
Elles s'en allaient
Vers le midi
La Méditerranée »

Elle s’approche d’un bel orme, pose ses mains sur le tronc fermant les yeux.
Quand elle les rouvre un homme se tient devant elle les yeux ombrés, la bouche dans le soleil, une moustache frémissante tremble au dessus de sa lèvre et un fusil cassé tient en équilibre sur l’épaule.
Sophie sent plus qu’elle ne le voit un large torse, elle devine le pays de la peau sous le tee-shirt derrière la veste kaki, elle voit ses mains noueuses et fortes, elle a envie de glisser le long de l’écorce de l’homme.

— Vous avez attrapé quelque chose ?
— Non rien, bredouille.
— Même pas un petit conil ?
— Co quoi?
— Heu un lapin... C’est du vieux français, ça veut dire aussi... »

Le silence est mat, l’air tendu de pourpre.
Une feuille minuscule virevolte jaune longuement, lentement dans l’air au-dessus d’eux, Sophie retient son souffle, quand elle la voit atterrir sur les cheveux frisés de l’homme elle sent son corps vaciller, tricote un pas vers lui, se hisse sur la pointe des pieds, prend la feuille puis les lèvres du chasseur comme un noyé sa dernière chance.
Fondu au noir.
Desserrant son étreinte l’homme se retourne, fixe un point au loin et susurre les yeux en triomphe « Qui va à la chasse perd sa place ! ».

« Parfait les enfants, on la garde » crie l’homme à la caméra sorti de l’ombre.

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