Les périples de Shavu, ou le K2 c'est mieux à deux

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Des plumes pour chatouiller, des plumes à tremper dans un ruisseau, des plumes pour danser au bal, des plumes pour s'envoler dans le ciel bleu... Lecteur, le vent se lève, suivras-tu notre chemin de  [+]

Sur les cimes enneigées du K2, le vent siffle et les nuages s'évadent. Une pyramide de pierres vacille, une cape rouge s'y accroche et claque sans partir au loin. L'étoffe est déchirée, comme un instant suspendu.

Suspendu comme la vie de ce jeune alpiniste.

Accroché à la paroi rocheuse par son seul piolet d'acier, le vide l'appelle de son souffle aux notes de neige éternelle.

Son souffle, exhalé par des brumes de buée, emplit l'air, et sa sueur, presque gelée, glisse le long de son cou, de son dos, de ses doigts.

Il se sent défaillir, vraiment, mais alors que le ciel vrille à la vitesse de la tempête, sa main droite se raccroche in extremis à une minuscule protubérance. Un cadeau de la montagne !

La pierre se fait vivante, la glace se fait palpitante, un bleu électrique pulse dans le piton de granit. Du bout de sa main, le géant du froid soulève l'imprudent sherpa, et le dépose tremblant sur une plateforme en proie au vent hurlant.

L'alpiniste serre les dents. Ses yeux sont rivés sur cette cape rouge et la créature qui l'empêche d'accomplir son destin. Il n'y a plus d'échappatoire possible. Il mourra en héros ou le deviendra.

L'éclaireur des cols glacés n'a que peu de temps pour le sauver. S'armant de courage et de détermination - ce qu'il a rarement eu durant sa vie très aisé de fils de prince indien - il saute hors de son refuge, fouetté sans pitié par la tempête divine.

Sa vision ne porte pas bien loin, mais il la distingue, la cape qui s'agite. Le rouge flamboie, tel un drapeau lancé au vent. La créature vacille, manque de dégringoler, et se raccroche furtivement.

Pour rester lucide malgré la fatigue, le manque d'air causé par l'altitude et la terreur de mourir, il ne cesse de se répéter ce qu'ils se disaient dès qu'ils étaient ensemble : "La vie, c'est toujours à deux, sinon c'est le gouffre."

A la faveur d'un mouvement d'épaule du géant, l'alpiniste se saisit de son piolet et s'y accroche avec l'énergie d'un damné. Les gesticulations du monstre le catapulte soudain droit sur la pyramide de pierres qui s'effondre dans un fracas de fin du monde. La cape s'envole avec un léger parfum de printemps, vite dissipé dans le vent éternel.

Tant pis pour la cape, de toute manière, il n'avait pas le slip rouge qui allait avec. Enfoncé dans un talus de neige à l'abri du souffle de la montagne, la terreur qui enserrait son cœur est balayée par une douce vague de sérénité. Il tient entre ses bras transis de froid une minuscule boule de poils blancs d'où se détache le regard fier des léopards des neiges.

Il est bien vivant, roulé en boule, petite tâche de chaleur dans le froid hostile des monts enneigés. Au-dessus du jeune homme encore un peu étourdi, la montagne gronde et tremble. Peu importe ; ils sont là, ensemble.

Et le petit léopard ne tarde pas à ouvrir la gueule, dévoilant enfin cette minuscule merveille que l'animal, si agile, était parvenu à récupérer au sommet de la pyramide. "Ça y est, on l'a !" se réjouit le sherpa.

Dans ses petites patounes brille un sifflet doré, que Shavu l'alpiniste récupère en toute hâte, inquiété par un mouvement menaçant du géant. Vite à ses lèvres, il siffle. Pffffiiiit ! Le léopard des neiges se transforme en une magicienne aux yeux bleus perçants. Le sherpa aimerait lui sortir son baratin pour l'accueillir, mais le sifflet a gelé ses lèvres...

D'un sourire amusé, la vieille femme aux boucles argentées s'écarte des bras de son sauveur, se relève sereinement et s'emplit les poumons d'air glacial. Elle lève alors ses bras face au ciel impétueux et crie le nom du géant des montagnes : "Ali !!"

Le géant se redresse, hurle à la tempête, tape des pieds, puis applaudit. Il s'exclame : "Bravo à vous, Shavu et Baba. Ainsi la quête s'acheva !". Et il se disperse en une myriade de roches scintillantes.

Baba dégèle les lèvres de Shavu en les effleurant de son ongle de diamant, et Shavu peut prononcer ces mots, les yeux rieurs : "Alors notre prochain périple au fin fond du désert, ce sera au côté d'une étonnante sorcière, n'est-ce pas ? Les dieux géants avaient raison, la fainéantise disparaît au fil des quêtes, j'ai bien fait de quitter le palais ! Ah, je suis sûr qu'il nous reste beaucoup de sifflets à trouver ! Et en quoi te transformeras-tu, la prochaine fois, hein Baba ? Combien de fois encore avant de retrouver le vrai toi ?" Les deux amis échangent alors un regard complice, plein de tendresse, dans les derniers soupirs de la tempête.
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Plumes Souveraines  Commentaire de l'auteur · il y a
Œuvre écrite à cinq plumes, et bien des flocons !

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