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Les ombres de ma mère

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Lyne Fontana

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Pourquoi on a aimé ?

Ce récit, maîtrisé et épuré, navigue habilement entre réalité et fantastique. Sous la forme d’une anecdote familiale, l’autrice parvient à...

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On sait si peu de ses parents, je veux dire de ce qu’ils sont en dehors de nous, ceux qu’ils étaient avant notre naissance, avant le devoir, les responsabilités, la morale, les injonctions sociales à se comporter en adulte raisonnable.
On le comprend quand on devient parent à son tour, et qu’au sein de la joie et de l’émerveillement, face à cet amour inconditionnel et douloureux qui submerge et balaie tout sur son passage, on peine à maintenir à flot, jusqu’à parfois le perdre de vue, ce petit personnage indépendant et téméraire que nous étions.
Pour en revenir aux parents, on ne connaît de leur enfance que les quelques bribes plus ou moins nombreuses glanées ça et là, ces épisodes souvent très courts qui à eux seuls colorent la perception que l’on a d’eux. Tout le reste est maintenu dans l’ombre.

De l’enfance de ma mère, je retiens beaucoup de lumière : Le soleil, la Méditerranée, les heures à nager, une certaine liberté, et pourtant c’est ce souvenir des ombres qui m’a le plus marquée.
Ici, l’ombre est salutaire et bienveillante. C’est un pays où on garde les persiennes fermées dans la journée pour préserver une fraîcheur relative, et où la nuit, on dort les fenêtres ouvertes.
C’était le cas, cette nuit-là.
Ce récit des ombres, je ne me lassais pas de l’entendre. J’étais fascinée. Ma mère se prêtait à mes questions, je voulais en savoir toujours plus, mais je restais frustrée, car c’était tout, nulle explication, rien d’autre, et les ombres ne sont jamais revenues. Je vous le livre tel que je m’en souviens et chacun en tirera ce que bon lui semble.

Elle devait avoir cinq ou six ans. Dans la chambre qu’elle partageait avec sa sœur et sa grand-mère, quelque chose l’a réveillée. La clarté de la lune entrait par la fenêtre ouverte et ce qu’elle vit la figea dans son lit.
Des ombres évoluaient dans la pièce, des ombres de femmes, recouvertes de longs voiles, comme des religieuses disait-elle, qui glissaient par petits groupes, d’un lit à l’autre, silencieuses silhouettes. Elles évoluaient lentement, sans hostilité, se penchaient sur sa grand-mère, sur sa sœur et sur elle, dans une attitude pleine de sollicitude comme pour s’assurer que tout allait bien. Inlassables, elles reprenaient leur ronde encore et encore.
Malgré la paix qui émanait de la scène, ma mère était terrifiée. Pétrifiée sous son drap, sa seule défense était de fermer les yeux. Mais chaque fois qu’elle les rouvrait, les femmes étaient là, à occuper l’espace de leurs infatigables et répétitifs déplacements.
Au bout d’un moment, elle a trouvé la force d’appeler ses parents. Son père est venu et lorsqu’il a allumé le plafonnier, elles avaient disparu. Elle lui a dit qu’elle avait soif. Il lui a apporté un verre d’eau, puis il est reparti se coucher. La lumière éteinte, elles étaient de nouveau là, à poursuivre leur manège.
Plusieurs fois cette nuit-là, mon grand-père dut se lever pour répondre aux appels de sa fille sous différents prétextes. Et toujours, dès qu’il repartait en éteignant la lampe, ça recommençait. À la fin, mu par je ne sais quelle intuition ou fol espoir de pouvoir enfin se laisser aller au sommeil, ou peut-être ma mère lui avait-elle dit qu’elle avait froid, il eut l’idée de fermer la fenêtre. C’est seulement alors que les ombres disparurent et que ma mère finit par se rendormir.

Chaque fois qu’elle racontait cette histoire, mon père déclarait qu’elle avait dû rêver. Elle assurait que non, qu’elle était bien éveillée et que l’épisode avait pris une bonne partie de la nuit. Quant à moi, la banalité de l’explication par le rêve ne me convenait pas, elle me semblait bien fade. L’accepter ne me tentait pas et j’étais à l’affût du moindre indice qui aurait pu m’en dire davantage.
Aujourd’hui, par acquis de conscience, je cherche sans trop y croire une explication rationnelle au phénomène. Je me dis qu’il y avait peut-être de grands arbres dehors dont les ombres mouvantes sous la lune, projetées par la fenêtre ouverte auraient pu créer l’illusion. Mais cette éventualité n’a jamais été évoquée. Et il est maintenant trop tard pour le faire.
Quatre-vingts ans après cette nuit-là, ma mère nous a paisiblement quittés. J’ose penser qu’à cet instant, les ombres sont revenues l’accompagner en douceur et qu’elle a enfin compris qui elles étaient.

Ma mère était une artiste. Elle peignait beaucoup. Elle faisait aussi quelques sculptures. L’une d’elles se démarque des autres, par son sujet et sa couleur. La plupart représentent des nus, des scènes de la vie quotidienne assez réalistes, elles sont toutes couleur terre. Celle-ci est noire, plus stylisée. Il s’agit d’un groupe de neuf silhouettes enveloppées de longs voiles, serrées les unes contre les autres. Parmi elles, il y en a une beaucoup plus petite, blottie entre les drapés. La première fois que je l’ai vue, je lui ai dit : « Tiens, ça me rappelle ton histoire des ombres. Tu l’as fait exprès ? » Elle a répondu : « Ah ! C’est vrai… Non… je n’y avais pas pensé… »
Cette sculpture, je viens de la rapporter de chez mon père. C’est celle que je préfère. Elle me fait aussi un peu peur. Je ne sais pas quelle place lui donner chez moi. Je la contemple. Le mystère reste entier. Le silence de l’absence est toujours aussi abyssal.

PRIX

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Joëlle Brethes · il y a
Joli texte qui est en même temps une belle preuve d'amour filial…
Désolée d'avoir zappé ce texte : heureusement que le jury était là pour le sortir du lot !

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Lyne Fontana · il y a
Oh ! Mais ce n'est pas grave. Ravie de votre visite quand même. Merci.
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Fleur A. · il y a
Joli texte que je viens de découvrir.
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Lyne Fontana · il y a
Merci !
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Emma A · il y a
Il est temps que je vienne un peu sur votre page !
Je ne sais que penser de ces ombres. Je sais que le texte est délicat, écrit avec tendresse et sensible.
Ces interrogations sur nos parents, ce qui a été, ce qui est... Je les partage.
Joli texte.

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Lyne Fontana · il y a
Merci Emma, je vous rassure, personne ne sait que penser de ces ombres. :-)
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Emma A · il y a
Je ne crois pas trop aux émanations de l'au-delà. Mais j'en ai un peu peur quand même !!!
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Je découvre votre texte seulement aujourd'hui. Je suis frappée par sa véracité. Je ne sais naturellement rien des ombres qui ont terrorisé votre maman, mais qu'elle ne se soit pas rendue compte de l'image qu'elle était en train de sculpter me parait terriblement plausible ( sinon elle n'en serait pas arrivée au bout) et cela prouve que c'était une véritable artiste.
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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup Odile de votre lecture attentive.
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Anna Bellone · il y a
Les personnages sont humains et ça m'a fait sourire de voir qu'on partage des réflexions semblables sur le passé de nos parents. C'est une véritable histoire ?
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Lyne Fontana · il y a
Merci Anna. Oui, elle est vraie.
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Céline Le Friant · il y a
Je découvre avec plaisir votre récit. Une réflexion très juste sur les parents , la perception que nous en avons en tant qu'enfant, mêlée à une belle histoire familiale. Bravo pour votre prix ! Puis-je me permettre de vous inviter à lire "In Extremis" , en compétition pour le prix de l'hiver ? Je serais ravie d'avoir votre avis sur ce texte.
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Lyne Fontana · il y a
Merci Céline.
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ce prix, Lyne !
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations Lyne !
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Chantal Sourire · il y a
Bravo, Lyne !
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Lyne Fontana · il y a
Merci Chantal
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jusyfa *** · il y a
Toutes mes félicitations Lyne.
Julien

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Lyne Fontana · il y a
Merci Julien
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