Les ombres de ma mère

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J'aime la vitalité de ce site qui me permet de lire, de découvrir, de participer à des défis d'écriture, d'échanger et d'être lue. Je ne soutiens que les textes que j'aime et qui ont un petit  [+]

Image de Automne 19

On sait si peu de ses parents, je veux dire de ce qu’ils sont en dehors de nous, ceux qu’ils étaient avant notre naissance, avant le devoir, les responsabilités, la morale, les injonctions sociales à se comporter en adulte raisonnable.
On le comprend quand on devient parent à son tour, et qu’au sein de la joie et de l’émerveillement, face à cet amour inconditionnel et douloureux qui submerge et balaie tout sur son passage, on peine à maintenir à flot, jusqu’à parfois le perdre de vue, ce petit personnage indépendant et téméraire que nous étions.
Pour en revenir aux parents, on ne connaît de leur enfance que les quelques bribes plus ou moins nombreuses glanées ça et là, ces épisodes souvent très courts qui à eux seuls colorent la perception que l’on a d’eux. Tout le reste est maintenu dans l’ombre.

De l’enfance de ma mère, je retiens beaucoup de lumière : Le soleil, la Méditerranée, les heures à nager, une certaine liberté, et pourtant c’est ce souvenir des ombres qui m’a le plus marquée.
Ici, l’ombre est salutaire et bienveillante. C’est un pays où on garde les persiennes fermées dans la journée pour préserver une fraîcheur relative, et où la nuit, on dort les fenêtres ouvertes.
C’était le cas, cette nuit-là.
Ce récit des ombres, je ne me lassais pas de l’entendre. J’étais fascinée. Ma mère se prêtait à mes questions, je voulais en savoir toujours plus, mais je restais frustrée, car c’était tout, nulle explication, rien d’autre, et les ombres ne sont jamais revenues. Je vous le livre tel que je m’en souviens et chacun en tirera ce que bon lui semble.

Elle devait avoir cinq ou six ans. Dans la chambre qu’elle partageait avec sa sœur et sa grand-mère, quelque chose l’a réveillée. La clarté de la lune entrait par la fenêtre ouverte et ce qu’elle vit la figea dans son lit.
Des ombres évoluaient dans la pièce, des ombres de femmes, recouvertes de longs voiles, comme des religieuses disait-elle, qui glissaient par petits groupes, d’un lit à l’autre, silencieuses silhouettes. Elles évoluaient lentement, sans hostilité, se penchaient sur sa grand-mère, sur sa sœur et sur elle, dans une attitude pleine de sollicitude comme pour s’assurer que tout allait bien. Inlassables, elles reprenaient leur ronde encore et encore.
Malgré la paix qui émanait de la scène, ma mère était terrifiée. Pétrifiée sous son drap, sa seule défense était de fermer les yeux. Mais chaque fois qu’elle les rouvrait, les femmes étaient là, à occuper l’espace de leurs infatigables et répétitifs déplacements.
Au bout d’un moment, elle a trouvé la force d’appeler ses parents. Son père est venu et lorsqu’il a allumé le plafonnier, elles avaient disparu. Elle lui a dit qu’elle avait soif. Il lui a apporté un verre d’eau, puis il est reparti se coucher. La lumière éteinte, elles étaient de nouveau là, à poursuivre leur manège.
Plusieurs fois cette nuit-là, mon grand-père dut se lever pour répondre aux appels de sa fille sous différents prétextes. Et toujours, dès qu’il repartait en éteignant la lampe, ça recommençait. À la fin, mu par je ne sais quelle intuition ou fol espoir de pouvoir enfin se laisser aller au sommeil, ou peut-être ma mère lui avait-elle dit qu’elle avait froid, il eut l’idée de fermer la fenêtre. C’est seulement alors que les ombres disparurent et que ma mère finit par se rendormir.

Chaque fois qu’elle racontait cette histoire, mon père déclarait qu’elle avait dû rêver. Elle assurait que non, qu’elle était bien éveillée et que l’épisode avait pris une bonne partie de la nuit. Quant à moi, la banalité de l’explication par le rêve ne me convenait pas, elle me semblait bien fade. L’accepter ne me tentait pas et j’étais à l’affût du moindre indice qui aurait pu m’en dire davantage.
Aujourd’hui, par acquis de conscience, je cherche sans trop y croire une explication rationnelle au phénomène. Je me dis qu’il y avait peut-être de grands arbres dehors dont les ombres mouvantes sous la lune, projetées par la fenêtre ouverte auraient pu créer l’illusion. Mais cette éventualité n’a jamais été évoquée. Et il est maintenant trop tard pour le faire.
Quatre-vingts ans après cette nuit-là, ma mère nous a paisiblement quittés. J’ose penser qu’à cet instant, les ombres sont revenues l’accompagner en douceur et qu’elle a enfin compris qui elles étaient.

Ma mère était une artiste. Elle peignait beaucoup. Elle faisait aussi quelques sculptures. L’une d’elles se démarque des autres, par son sujet et sa couleur. La plupart représentent des nus, des scènes de la vie quotidienne assez réalistes, elles sont toutes couleur terre. Celle-ci est noire, plus stylisée. Il s’agit d’un groupe de neuf silhouettes enveloppées de longs voiles, serrées les unes contre les autres. Parmi elles, il y en a une beaucoup plus petite, blottie entre les drapés. La première fois que je l’ai vue, je lui ai dit : « Tiens, ça me rappelle ton histoire des ombres. Tu l’as fait exprès ? » Elle a répondu : « Ah ! C’est vrai… Non… je n’y avais pas pensé… »
Cette sculpture, je viens de la rapporter de chez mon père. C’est celle que je préfère. Elle me fait aussi un peu peur. Je ne sais pas quelle place lui donner chez moi. Je la contemple. Le mystère reste entier. Le silence de l’absence est toujours aussi abyssal.

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Gaby S · il y a
Cette nouvelle est si belle qu'elle me serre le cœur...et si il s'agissait des neuf muses penchées sur "le berceau" de votre maman de cinq ou six ans ? J'aime beaucoup l'introduction...oui on sait si peu de nos parents...votre nouvelle me fait penser aussi à la très belle chanson de Barbara : "Mon enfance"...
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Lyne Fontana · il y a
Merci beaucoup Gaby, ça me touche. Oui, c'est peut-être ça, qui sait ?
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Firmin Kouadio · il y a
J'espère qu'un jour viendra où j'écrirai en un style plaisant comme le vôtre.
Je l'espère...!

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Ozias Eleke · il y a
Joli récit. J'ai adoré. Mes félicitations.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Lyne.
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Lyne, je vous soutiens avec ma voix :).
Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne continuation :).

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Eric Lelabousse · il y a
J'ai beaucoup aimé votre nouvelle, faite de jolies interrogations, de pudeur et d'amour.
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Lyne Fontana · il y a
J'en suis très touchée, Eric, merci.
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Lise Dupuis · il y a
J'ai vraiment aimé cette courte histoire. Ton questionnement sur la vie de nos parents avant nous m'a interpelée. J'aime ton style d'écriture. Merci.
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Lyne Fontana · il y a
Merci à toi Lise, de l'avoir lue.
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JEAN-MARC PERCIER · il y a
Merci pour l'originalité de ton œuvre! Je te donne ma voix avec plaisir. Je t'invite à lire la mienne? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-petit-prince-la-cigale-la-fourmi-2
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Anna Mindszenti · il y a
Pardon, (...) tes histoires - point, pas point d'interrogation.
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Lyne Fontana · il y a
:-))
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Anna Mindszenti · il y a
Ravie de découvrir tes histoires? Celle-ci est très touchante.
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Lyne Fontana · il y a
Merci Anna

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