3
min

Les nuits blanches

Image de Tartofraiz

Tartofraiz

109 lectures

0

Claudia se lève à cinq heures, préparer le biberon de la petite créature, qui n'a pas crié depuis deux heures. Elle ne ressent aucune fatigue, tandis qu'Arnaud s'est endormi d'un sommeil de plomb.
A la cuisine, la brique de lait en poudre est restée ouverte. "Quelle tête en l'air !", se dit Claudia, qui s'inquiète tellement des erreurs. C'est son premier bébé, son nouvel ange, et elle ignore comment se comporter avec, ses gestes sont maladroits.

Un léger hoquet résonne de la première chambre de l'étage. Claudia soupire de bonheur, elle introduit le lait chauffé à la casserole au biberon, le secoue énergiquement. "J'arrive, petite boule de vie." souffle-t-elle.

Elle s'empêtre les pieds dans le tapis de l'escalier, manquant de renverser le biberon. Arrivée dans la chambre du poupon, elle le saisit délicatement dans ses bras et le berce. "Là, tout doux, mon chéri." dit-elle en caressant le nez minuscule, le front lisse comme de la peau de pêche.
Dans un sens, elle préfère s'occuper des moments d'Arnaud qui ne tient pas le rythme. Chaque seconde passée avec son fils, son propre fils, lui remue le ventre, elle ressent une profonde sensation de bien-être.

Si le bébé boit trop vite, Claudia est prête à appeler le docteur. S'il marque trop de pauses, si elle a oublié de le vêtir de son tricot auquel elle s'est adonné tout l'hiver. Le lait englouti, elle chante une berceuse de son enfance et veille une heure près du berceau rempli de peluches de toutes formes et couleurs.

Elle jette un dernier regard, puis ferme doucement la porte. Voici la neuvième nuit qu'elle est enfin mère, comblée d'avoir créé cet être tout en éveil, dont elle imagine déjà les joies et les peines qu'il va introduire dans sa vie qu'elle croyait gâchée à jamais, quand les docteurs lui avaient prédit seulement cinq pourcents de chances de procréer.

A pas de loup, elle se faufile dans son lit. Arnaud ronfle si fort qu'elle ne pourra pas retrouver le sommeil, mais peu lui importe. Il faudra se relever bien assez vite pour son fils avide de nourriture et d'attention.

Sept heures. Claudia a réussi à dormir trente minutes. Arnaud s'est déjà rendu à la salle de bains se laver, elle se lève afin de griller des tartines. Elle en profite pour passer dans la chambre du bébé, vérifier que tout va bien, mais arrivée près du berceau, elle pousse un cri venant des tripes. Arnaud accourt, torse nu, barbouillé de mousse, il s'approche d'elle et la prend dans ses bras.

"Ma chérie, que se passe-t-il ? Allons, raconte-moi ?" lui dit-il en remarquant ses larmes.

"Mais enfin... regarde !" Répond-t-elle la voix tremblante en désignant le berceau.

Arnaud inspecte le petit lit, remet des peluches en place, soupire et laisse aussi couler ses larmes.

Il secoue sa femme des épaules et lui dit : "Regarde-moi, Claud'. Regarde-moi. Il n'y a plus de bébé, tu sais bien. Tu dois te souvenir."

Claudia hurle un "Non !" et se laisse submerger par le chagrin.

"Arnaud !" crie-t-elle. "Ce n'est pas vrai, je l'ai alimenté toute la nuit, je lui ai chanté une berceuse !"

Son mari la serre dans ses bras aussi fort qu'il le peut. Il ne trouve pas les mots, il est pressé par le temps du travail, et il craint réellement que sa femme soit complètement folle. Elle se comporte comme si le bébé était en vie, alors qu'il avait eu un problème respiratoire à la naissance, qui avait occasionné sa mort quinze minutes après la sortie du ventre. Le petit être avait poussé son premier cri, puis sa peau avait rougi, avant de bleuir sous les yeux médusés de Claudia. Les médecins l'avaient palpé jusqu'à la dernière seconde, aucun geste de secours n'avait pu réanimer le corps inerte, et Claudia n'avait pas compris. Elle était restée silencieuse les cinq premiers jours, puis elle avait lavé complètement la chambre de son fils, presque de gaieté, et Arnaud avait saisi, à ce moment, la divagation horrible de sa femme, qui s'était convaincu que leur fils vivait tranquillement auprès d'eux, grâce à ses petits soins, et qu'elle ne le quitterait plus une seule seconde, ni ne laisserait jamais rien lui faire du mal. Il avait ainsi assisté tragiquement au décès de son fils, et à la perte de sa femme, qui ne tournait plus rond.

"Va te recoucher, ma chérie." finit-il par lui dire en l'embrassant.

Celle-ci obéit, inondée de sanglots. Il avale son petit-déjeuner sans appétit, puis cherche un numéro dans l'annuaire.

"C'est décidé." pense-t-il. "Si rien ne change d'ici demain, j'appellerai l'hôpital psychiatrique."

Il claque la porte le cœur lourd, de choisir une décision si radicale. Dehors, il neige, et il n'éprouvera pas la joie de voir un jour les petites traces de pas de son fils sur la poudre froide.
0

Vous aimerez aussi !

Du même auteur