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Les Maîtres-Rêveurs

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Le Prince oublié ne supportait plus de voir sa fille Séréna allongée dans ce lit, si faible et si triste. L'épidémie de mal des rêves qui s'étendait peu à peu sur le royaume ne touchait mystérieusement que les enfants, taisait leurs rires et leur dérobait lentement leurs forces, jusqu'au jour où ils s'endormaient définitivement.
Pendant des millénaires, le rêve avait été le moteur de leur civilisation : c'était un peuple d'inventeurs et d'explorateurs armés d'un espoir inébranlable face aux situations les plus rudes. Une tradition si profondément ancrée dans leurs coutumes qu'elle en était devenue un élément sans lequel leur santé mentale s'effondrait. Les songes leur étaient aussi vitaux que le pain qui les nourrissait, l'eau qui les abreuvait et l'air qu'ils respiraient.
Fou d'inquiétude, le Prince oublié avait fait mander les meilleurs conteurs du royaume au chevet de Séréna, mais en vain. Ceux-ci pouvaient évoquer un matériau onirique suffisant pour agrémenter quelques nuits, malheureusement leur répertoire d'histoires s'épuisait jour après jour et il ne resterait bientôt plus aucun récit capable d'apporter une once de songe à la fillette.
Accablé, le Prince oublié quitta le château et galopa sans répit à travers le pays, à la recherche de la personne qui pourrait redonner l'envie de rêver à son enfant. Et partout où il passait, il ne croisait que souffrance dans le regard de parents désespérés. Bientôt, le royaume ne serait plus qu'une vaste lande sans âme qui vive.
Un soir, alors qu'il s'intéressait aux récits rapportés par des voyageurs venus de contrées lointaines, l'un d'eux évoqua un campement de conteurs installé à l'orée de la grande forêt de l'Est, aux pieds des montagnes. La rumeur prétendait que ce groupe d'hommes et de femmes, conscients de leur impuissance à lutter contre le mal des rêves, avait décidé d'unir leurs talents afin de s'entraîner mutuellement. Leur objectif semblait être de s'améliorer jusqu'à atteindre le rang de Maîtres-Rêveurs.
Les yeux du Prince oublié brillèrent d'un nouvel éclat en écoutant ces paroles. Les Maîtres-Rêveurs n'étaient plus qu'une légende depuis bien des décennies. Les anciens prétendaient que ces êtres ne se contentaient pas de provoquer les songes : leurs projections imaginaires paraissaient si convaincantes que leur auditoire éprouvait ensuite, même à l'état de veille, les sentiments insufflés. D'aucuns allaient jusqu'à leur accorder un pouvoir de persuasion si puissant que les Maîtres-Rêveurs se révélaient parfois capables de donner corps aux images créées.
Sans s'octroyer le moindre repos, le Prince reprit aussitôt sa route en direction de l'Est, à la recherche de ce mystérieux campement. Il chevaucha toute une journée et toute une nuit, avant de finalement être vaincu par le sommeil, pour quelques heures au bord du chemin...
Juché sur une branche, un corbeau l'observait avec un regard moqueur quand il s'éveilla. L'oiseau battit des ailes pour venir se poser près de lui. L'oiseau s'approcha pour lui parler :
— Tu n'as pas l'air en forme, l'ami.
Le Prince s'éveilla brusquement : quelqu'un se tenait réellement devant lui ! Le corbeau se mua en un homme grand, le bouc soigneusement taillé répondant aux boucles brunes qui jouaient sur son large front. Ce dernier lui tendit la main. L'esprit embrumé, il se redressa, serra cette main offerte et se frotta le visage avant de répondre.
— Es-tu conteur ?
L'inconnu lui indiqua d'un signe du menton le chemin dont la course suivait la lisière de la forêt.
— Oui, et si tu es de ceux qui souhaitent le devenir, tu trouveras des réponses à tes questions dans cette direction. Ma communauté accueille volontiers toutes les bonnes volontés qui ambitionnent de s'y former.
— Je n'aspire qu'à sauver mon enfant, qui se meurt du mal des rêves. Les meilleurs conteurs de mon royaume veillent à son chevet, mais ne font que reculer l'inéluctable. La rumeur court que certains autres conteurs se seraient rassemblés par ici, dans l'espoir de ressusciter le pouvoir des Maîtres-Rêveurs. Est-ce bien de cette communauté, dont tu me parles ?
Le visage inconnu se fendit d'un sourire.
— Nous nous y efforçons, en tout cas.
— Alors, laisse-moi te suivre, l'implora-t-il. Accorde-moi une chance de vous convaincre de sauver ma petite Séréna.
*
Tous ici possédaient le Don : celui d'envoûter les auditeurs et d'engendrer les rêves.
Chaque jour, certains s'enfonçaient dans les sous-bois pendant que d'autres se réunissaient en cercle et commençaient à discuter, laissant s'échapper par moments quelques exclamations ou effectuant de grands gestes. Quelques-uns pénétraient dans un large bâtiment aux multiples fenêtres, à l'intérieur duquel s'abritait une bibliothèque. Des centaines d'ouvrages, manuscrits et grimoires s'y alignaient soigneusement : Exposer son récit, Traité du point de vue, De la cohérence d'un univers... Cet endroit semblait contenir tout ce que leur monde recelait de savoir onirique.
— Le Don ne suffit pas, précisa son hôte. L'art du conteur exige rigueur, travail et patience. Ce n'est qu'à ce prix qu'un individu peut espérer être investi du pouvoir des maîtres-rêveurs.
Quel que soit le domaine du rêve abordé, il se trouvait toujours un membre de cette communauté pour y exceller. S'exerçant sans relâche, les conteurs de l'Orée partageaient leur savoir, se positionnaient tour à tour en tant que disciples ou enseignants, n'examinaient la performance narrative des autres que pour mieux être jugés eux-mêmes.
Le Prince oublié fixa son guide avec insistance, car de nombreux jours s'étaient écoulés depuis son départ. Séréna ne pouvait plus attendre.
— Je suis navré de devoir te pressé, Conteur, mais l'état de santé de ma fille n'accorde aucun répit. Qui parmi vous pourrait encore l'aider ?
— Peut-être trouveras-tu ce que tu attends dans la forêt ? Quelques-uns d'entre nous, parmi les plus aguerris, s'y sont enfoncés pour s'y recueillir et tenter d'atteindre notre but, car le terme de notre savoir ne peut venir que du plus profond de nous.
Le prince oublié acquiesça, avant de suivre la direction que son guide lui indiquait. Il se retrouva bientôt au cœur d'une forêt verdoyante, dont seuls les chants de quelques oiseaux brisaient la quiétude.
Un chat bleu passa soudain face à lui, pourchassant une nuée de papillons multicolores. Une bise balaya le sous-bois, provoquant une ondulation surnaturelle parmi les branches qui l'entouraient. Une femme aux cheveux de jais apparut au détour d'un bosquet, chevauchant une licorne à la robe brune irisée de mauve. Elle tira sur les rênes en lui adressant un sourire. Les odeurs forestières se muèrent en un camaïeu de senteurs florales.
Une maître-rêveuse ; la rumeur prétendait que d'eux émanait littéralement le rêve.
— Je peux t'aider, dit-elle simplement.
— Lisez-vous dans les pensées ? s'étonna-t-il.
Elle laissa éclater son rire.
— Je ne suis pas magicienne ! Mes pouvoirs n'appartiennent qu'au domaine onirique...
Elle balaya l'espace autour d'elle d'un geste du bras. La licorne qu'elle montait changea d'apparence un court instant, remplacée par un magnifique pur-sang.
— Ainsi donc, la légende est fondée : les maîtres-rêveurs manipulent la lumière et les esprits pour leur montrer ce qu'ils souhaitent ?
La femme confirma son hypothèse grâce à une fleur de lys qu'elle lui tendit : la main du Prince ne rencontra que de l'air en tentant de la saisir. Il devina qu'elle était bien celle dont il avait tant besoin.
— Ce monde souffre de l'impuissance des conteurs, lui expliqua-t-il. Le royaume s’éteint sous le poids du désespoir.
La Maître-Rêveuse lui tendit à nouveau la main, cette fois pour l'aider à enjamber sa monture.
— Je connais la raison de ta venue. Cette raison est celle qui m'a conduite jadis jusqu'au campement de l'Orée, où j'ai pu aiguiser mon art pour atteindre ce rang. Comme tous les autres d'ailleurs. Bientôt, de cet endroit, partira vers le monde une nouvelle génération de maîtres-rêveurs qui affronteront le mal des rêves. Guide-moi à ton enfant.

PRIX

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Denis Delepierre · il y a
Une belle histoire qui exploite bien sa thématique onirique, la description de votre univers stimule l'imagination! J'aime la façon dont vous insistez sur le pouvoir des rêves et les bienfaits qu'ils nous apportent. Je voudrais vous convier à visiter Torul, le pays des Pêcheurs de nuages, en passant par ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/tranches-de-nuages J'espère que vous vous y plairez. Au plaisir de vous lire!
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Mome de Meuse · il y a
Un bien joli rêve, en somme.
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Lélie de Lancey · il y a
Quelle belle inspiration que ces maîtres rêveurs ont soufflé. Bravo.
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Patrick Peronne · il y a
L'écriture naît du rêve et le fait exister. Très bon texte *****
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Erica G. · il y a
J'adore les histoires sur les rêves, c'est un sujet si poétique. bravo !
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Thierry Fauquembergue · il y a
Merci à vous :-)
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Ginette Vijaya · il y a
Un très beau conte qui laisse la place au rêve.
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Thierry Fauquembergue · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de le lire.
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Laure Carole · il y a
Un récit plein de charme et de poésie. Evidemment on attend la suite !
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Thierry Fauquembergue · il y a
Merci beaucoup. Je développerai probablement ce texte en novella, voir plus....
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Zouzou · il y a
Le rêve en filigrane... j'aime bien
en lice aussi, Espace sidérant...

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Thierry Fauquembergue · il y a
Merci. J'ai déjà lu et voté pour le vôtre précédemment ;-)
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MAGIC YU · il y a
J'adore. !! Merci.
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Thierry Fauquembergue · il y a
Merci à vous d'avoir pris le temps de me lire.
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Françoise Chiquet · il y a
Joli conte, bien écrit qui mérite presque un 2e tome pour l'éveil de Serena et la transmission du savoir conter et rêver.,mes voix. Bonne chance .
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Thierry Fauquembergue · il y a
Merci. Je pense développer cette histoire en novella un jour. J'ai dû restreindre beaucoup le premier jet pour entrer dans les critères...
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Françoise Chiquet · il y a
Je comprends, dommage d'être obliger de restreindre, j'ai fait la même chose si bien qu'il semble que l'histoire manque de détails où se termine sans fin. Bonne continuation, moi je vais plutôt opter pour des textes libres.