Les mains pleines de baisers sous un bouquet de pivoines

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Finaliste
Jury

Enfant, j'aimais les châteaux de sable. Je les bâtis aujourd'hui avec des mots. Je m'y installe avec ma femme et mes chats pour regarder la marée montante  [+]

Image de Été 2020

Non mais imaginez ce que peut-être un emprisonnement pendant deux mois dans un studio de 20m2 orienté plein nord avec pour seul horizon l’arrière des immeubles d’une rue qui se dresse comme une muraille contre le ciel dont on ne voit qu’une étroite bande crénelée par les conduits de cheminées ! Emprisonnement n’est pas le mot officiel, mais il est plus pertinent que confinement, un des mots les plus laids de la langue française, du même niveau que concupiscence ou incontinence. Je ne me sens pas confiné mais emprisonné, avec pour seul spectacle les fenêtres qui s’ouvrent avec le soleil du matin et se ferment à la nuit tombée. Quand je suis assis à ma table de travail à tapoter sur mon clavier, elles sont mon seul paysage. J’attends qu’elles s’animent, que ce jeune homme sous les toits apparaisse avec sa cigarette et fume avec application, les yeux dans le vide, que cette femme sur une chaise se plonge dans un livre en posant ses pieds nus sur le rebord, que cette jeune fille dans un fauteuil près d’une cage suspendue converse avec des oiseaux dont je ne perçois que les battements d’ailes. Sûr qu’elle est jeune et qu’elle est belle avec sa chevelure rousse où la lumière emmêle ses rayons.
Tout est arrivé pendant le mois d’avril, un mois si beau qu’il nous a fait croire à l’été. Je n’ai plus regardé qu’elle et, les jours passant, j’ai envié les oiseaux dans leur cage. J’ai déplacé ma table et me suis appuyé au garde-corps pour me sentir plus proche. J’ai fait de grands gestes avec les bras, comme un sémaphore, pour attirer son attention. Au début, elle n’a pas réagi, à croire qu’elle ne levait jamais les yeux de la cage. Il a fallu qu’un matin, une pluie violente se mette à tomber pour qu’elle porte son regard vers l’extérieur. J’ai saisi ma chance, j’ai renouvelé mes grands gestes. Miracle, ça a marché ! Elle m’a vu, elle a souri ! Elle a levé le bras et m’a fait un signe de la main. Un bon début ! Le lendemain, j’ai mis un de mes plus beaux tee-shirts, le rouge, d’un rouge si éclatant que même un aveugle le verrait. Elle était déjà à sa fenêtre quand j’ai envoyé des baisers, de ceux qu’on pose au creux de ses paumes et qu’on fait voler en soufflant dessus. Elle a fait de même, elle m’a envoyé des baisers en retour. L’habitude était prise… Un avril de baisers, de plus en plus nombreux, un envol de baisers, de quoi concurrencer les fauvettes et les moineaux qui depuis que la ville s’était tue étaient revenus et chantaient du matin au soir. Le mois de mai est arrivé, encore plus ensoleillé et plus bleu qu’avril, avec des baisers encore plus nombreux. Nul doute, j’étais amoureux au point de n’avoir plus envie de sortir. Je restais des heures à regarder la seule fenêtre qui existait encore dans mon paysage, et à attendre le moment où au soir tombant, ma jolie voisine après un dernier envoi de baisers me laisserait m’en aller vers un sommeil où sa chevelure rousse veillerait sur moi comme un feu dans la nuit.
Le 11 mai arriva comme une promesse. Je désirais sans délai retrouver mon amie de confinement. Sa fenêtre était au troisième étage de l’immeuble gris à hauteur du mien dans la rue parallèle. Il était facile à reconnaître, d’un étage plus haut que ses voisins. J’ai mis le tee-shirt rouge. La porte était protégée par un digicode comme je m’y attendais. Peut-être allait-elle sortir ? Peut-être allait-elle deviner que j’étais là, avec mon impatience et mon bouquet de pivoines. La porte s’est ouverte, un vieil homme une canne à la main m’a dévisagé. J’ai baissé mon masque et lui ai demandé s’il connaissait la jeune fille rousse du troisième étage. Il a baissé son masque à son tour et m’a répondu d’une voix à peine audible tant elle manquait de souffle :
— Vous voulez dire mademoiselle Duchamp ? C’est bien de lui rendre visite. Elle sera contente de pouvoir prendre l’air. Voilà deux mois qu’elle n’est pas sortie. Il faut être costaud pour pousser son fauteuil roulant, moi je n’en ai plus la force. Elle habite au troisième étage, porte gauche.
— Merci beaucoup ! ai-je dit au vieil homme.
Et je suis entré dans l’immeuble, les mains pleines de baisers sous mon bouquet de pivoines.

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Amandine B. · il y a
Très jolie histoire où la fin laisse présager le début d'une belle relation !
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Michel Le Caladois · il y a
Oui, un joli coup de coeur...
Polo concerné.

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Napoléon Turc · il y a
Une fenêtre ouverte sur la vie !
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Corinne Chevrier · il y a
C'est très beau, merci pour ce moment de lecture et bonne finale !
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Mireille Bosq · il y a
Bonne finae !
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JD Valentine · il y a
Sous le charme de cet amour naissant... Bonne finale à vous.
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Eva Dayer · il y a
Vous ouvrez votre fenêtre sur la vie réelle , et le lecteur est pris dans le tourbillon de cette jolie rencontre...
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Christian Wacrenier · il y a
Merci pour ce signe envoyé grâce à short d'une fenêtre à l'autre!
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Viviane Fournier · il y a
Comme c'est beau !
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Gilles Pascual · il y a
Un bouquet de voix pour cette histoire touchante. Bonne chance !

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