Les fils devraient en rester au jour d'avant

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Finaliste
Jury
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Le jour d’après...


« Figure-toi qu’un jour, disons le jour d’avant, je me suis attelé à ranger mes livres dans la bibliothèque. C’était impératif. Pourquoi ? Désordre ou déménagement en perspective ? Quoiqu’il en soit, parmi tous les livres que je manipulai ce fameux jour, seul le traité de sémiologie chirurgicale en deux tomes de M. Félix Poilleux réveilla en moi ce plaisir vain du possesseur. Au point que je m’attardai à en feuilleter les pages d’épais papier glacé, à en contempler songeur l’iconographie noire et blanche, si réussie du point de vue pédagogique.
Il me revint en mémoire qu’arrivé au milieu de mes études médicales, il m’avait « fallu » le Poilleux à tout prix. C’était impératif ça aussi. Je l’ai désiré très fort. Je ne pouvais me le payer. Un très bon ami me l’offrit en cadeau de mariage. Ceci explique en partie mon attachement à l’ouvrage. Il valait cher mais son édition soignée sur grand format et sa solide reliure justifiaient tout à fait son prix. Au surplus, ses descriptions cliniques d’un autre temps en augmentaient à mes yeux la valeur vénale d’une autre, inestimable parce qu’immatérielle. Le sérieux de l’ouvrage attestait du mien me semblait-il autant que son aspect suranné me plaçait dans l’orbite des anciens maîtres de la médecine descriptive. Quoique dépassé, la prévention, d’une certaine façon y était déjà envisagée ainsi que tu le verras. Mais, il me restait encore beaucoup à faire, alors je me suis arraché à l’emprise du Poilleux, l’ai fermé et posé à ce qui serait sa place désormais.
Le jour d’après, je te rendis visite comme d’habitude. Des liens invisibles nous unissaient l’un à l’autre, liens que, dans mon égoïsme de fils ainé, je m’imaginais exclusifs bien entendu. Toutefois, mon imagination ne me trompait peut-être pas car, tu m’attiras dans ta chambre :
—Viens, j’ai quelque chose à te montrer !
Tu refermas la porte derrière toi, défis ta blouse et m’exhibas ton sein. « Exhiber », n’est pas le bon mot. Tu me le montras simplement. Cependant, ma surprise était telle qu’une fraction de seconde, j’eus l’impression d’un surgissement, que, brusquement libéré et animé d’une énergie propre, le mal surgissait de ta poitrine, monstrueux, évident, indubitable. Et aussi, volumineux, dur, mauvais, rameux et déjà ulcéré. J’ai fait les gestes attendus de la part d’un vrai médecin : inspection, palpation. Mais la conviction manquait. C’était de la comédie. Je n’étais plus qu’un fils. Point n’était besoin de ces gestes ni de mammographie. Tu portais sur la poitrine la reproduction exacte et fidèle, repoussante et fascinante de la photo du Poilleux sur laquelle je m’étais longuement arrêté le jour d’avant et qui était légendée ainsi : « Ce qu’on ne devrait plus voir ».
Dès lors, ma pensée s’accéléra et perdit de sa cohérence : « merde, pourquoi me suis-je levé ce matin ? Hier tout allait bien. Pourquoi passent les jours ? Hier est toujours mieux. Avancé comme c’est, tu vas déguster. Longtemps. Et puis après, tu vas mourir. Au mieux, quatre-cinq ans, je ne te donne pas plus ! Putain, c’est ta faute aussi ! Pourquoi t’as attendu, pourquoi aujourd’hui ? C’est l’ulcération qui a un peu saigné. Pas beaucoup mais ça t’aura paniqué un peu plus. Ça t’aura décidé. Depuis quand tu traînes ça ? Plusieurs années à coup sûr. Plusieurs années, oh mon Dieu ! Vivre avec ça, quelle horreur, vivre avec ça ! Te voir chaque matin dans la glace pendant la toilette avec ça, ma pauvre, ma pauvre petite mère. C’est la trouille, la grande trouille, la trouille folle ! T’entends ? C’est ta trouille qui va te tuer. T’es morte de trouille, oui, folle, folle, ma petite folle ! Oh je comprends : tant que tu ne disais rien, tu n’avais rien. Et puis tes coups de cafards, quand tu picolais un peu trop, c’était ça hein, dis ? C’était ça bien sûr ! Et, il n’a rien vu Papa ? Il ne faisait pas gaffe à toi, Papa ? Ou alors, tu te cachais, tu gardais ça bien pour toi ? T’avais honte peut-être. Et à moi, tu n’as pas essayé de me parler à moi, de me dire ? Tu ne voulais pas m’embêter sûrement. J’avais trop à faire, trop occupé, mes études, tout ça. Tu ne voulais pas déranger. Jamais. T’as toujours été comme ça. Même apparaître sur les photos, tu ne voulais pas. Alors, ton sein, encore moins. Ah, ce n’est pas toi qui aurais posé pour la photo du Poilleux, sûr et certain ! Remarque : tu m’aurais dit, est-ce que je t’aurais entendu ? Merde, je n’en sais rien ! Et si je n’avais pas regardé la photo hier, est-ce que tout ceci serait arrivé tout de même ? Je n’en sais rien ! Putain de merde, il n’est pas devin ce bouquin ! Faut pas que tu voies, pas que je te montre que c’est déjà écrit, fini, râpé, merde ! J’ai la trouille aussi. Je sens que tu lis en moi. Tes yeux traquent mes yeux et mon visage aussi. Tu lis en moi depuis ma naissance. Je ne peux rien te cacher. Si je te vois morte, tu te vois morte à ton tour. Si tu lis ta mort sur mon visage, tu meurs et si tu meurs, c’est mon tour ensuite. L’ordre naturel, la mère d’abord, le fils en suite. C’est pour ça, il ne faut pas que tu lises. Et puis, tu as dit :
— C’est ça hein ?
—Je ne sais pas. Il faut faire des examens !
Je gagnai du temps. Je n’ai jamais su te mentir, bien te mentir. Tu captas mon mensonge, j’en suis sûr. Tu ne me poussas pas à « faire » médecine. Mais une fois que je m’y fus engagé, il te sembla naturel que j’arriverai au bout, qu’un jour je serai médecin et qu’ensuite, je m’ «occuperai » de toi. C’était implicite mais acté. En fait, c’était écrit depuis longtemps qu’un jour — le jour d’après sûrement—, j’aurai à boire un calice jusqu’à la lie sans savoir le goût qu’il aurait. Ensuite, durant les 4-5 ans que je t’avais in petto pronostiqués et que tu as eus, tu négocias tout, marchandas tous les traitements avec moi, genre :
— D’accord, je me fais opérer mais tu assistes à mon intervention !
Tu ne voulais pas déranger mais avec ton style je-ne-souhaite-pas- qu’on-s’occupe-de-moi, tu dérangeais tout de même. J’étais pris au piège. Tu m’avais pris à ton piège, un collet posé à ma naissance dans lequel pleinement consentant, pleinement conscient, je passai la tête. Je ne savais pas m’en défendre et ne pouvais t’en vouloir. Je n’étais pas naïf. Je savais que je ne saurais te protéger de quoi que ce soit. Je me croyais tout juste capable de te rassurer. Mais, même ça, je n’ai pas su. J’ai failli surtout sur la fin. Je n’étais même pas là ! Oh, des explications belles et bonnes, j’en ai un monceau. Ça ne m’ôte pas le remord de mon absence. J’aurais su, j’aurais trouvé les mots qui calment pour partir. Je t’aurais pris la tête dans mes bras et t’aurais bercé. J’aurais chassé la terreur. Tu t’en serais allée paisiblement. Á présent, tout est accompli. Ta passion s’est achevée. C’est terminé, ma petite mère, ma petite folle. Tu as fini de souffrir depuis longtemps et pour toujours. Á tes obsèques, ma fille m’a demandé :
—Est-ce qu’on la reverra Mamy ?
—Je ne sais pas !
J’ai dit : « Je ne sais pas ». C’était la vraie vérité, je ne savais pas. Aujourd’hui, je sais. C’est « non ! ». Alors, je t’écris là où tu peux être. Sûrement nulle part. D’ailleurs, je ne sais pas pourquoi je t’écris. Ça n’a peut-être aucun sens. Sauf ceci : le jour d’après, j’ai vu ce que je n’aurais pas dû voir. Il y a un prix à cette transgression. Les fils devraient en rester au jour d’avant.»
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Fred Panassac · il y a
Une histoire poignante, remarquable de sincérité et incarnée dans des personnages convaincants.
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Marine Azur · il y a
Un très beau texte, qui parle vrai et donc qui émeut pour de vrai aussi ! j'ai beaucoup aimé, merci ! pour moi, vous meritez d'être nettement plus haut dans le classement, mais au diable le classement votre texte est très bon ! bravo et bonne soirée à vous :-)
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M. Iraje · il y a
Une vision particulièrement originale qui donne au diagnostic toute sa douloureuse intensité.
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Randolph B. · il y a
Une approche du sujet intéressante, bien traité, je vous soutiens pour la finale. Si vous voulez découvrir mon texte "Ressource", merci d'avance !
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Françoise Desvigne · il y a
Originalité dans ce texte ! Bravo !
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Joël Riou · il y a
Le fils, dans sa détresse, l'emporte sur le médecin : un beau texte, à la fois clinique et sentimental.
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François B. · il y a
Une approche du thème très intéressante
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Tess Benedict · il y a
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Julien1965 · il y a
Un texte captivant...que je découvre.Cette idée de rédiger une lettre à l’absente. Des mots forts.
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Joëlle Diehl-Lagae · il y a
oh mais si dérangeons pour qu'il y ait de moins en moins de jours d'après, surtout en ces temps où à nouveau le cancer va rester trop souvent en reste ! Alors oui dérangeons au maximum pour que plus une voix d'enfant ne demande ...."la reverrons-nous" votes ! et merci à vous
Je n'ai pas été choisie mais bien égal, je vous offre mon histoire à moi en cadeau.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/lapprentissage-de-vie-1